CQFD

Des chiffres et du sang

Urbanisme à la marseillaise


paru dans CQFD n°198 (mai 2021), par Iffik le Guen & Bruno le Dantec
mis en ligne le 12/05/2021 - commentaires

La chambre régionale des comptes PACA vient de publier un rapport révélant qu’à Marseille, des fonds publics destinés au logement ont été déviés au profit d’un caprice d’élus au coût exorbitant : la rénovation pompeuse et arbitraire de la place Jean-Jaurès. Les responsables, eux, rendront-ils un jour des comptes ?

Photographie de Patxi Beltzaiz

Des punks à chien, les magistrats de la chambre régionale des comptes (CRC) de Provence-Alpes-Côte d’Azur ? Gérard Chenoz, ex-président de la Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine (Soleam), n’est pas loin de le penser puisque leur récent rapport donne raison aux opposants à sa très chère « requalification » de la place Jean-Jaurès (aka La Plaine), qui souleva l’indignation de bien des habitants et usagers de ce lieu emblématique de la vie sociale marseillaise. En octobre 2018, l’élu justifiait l’érection d’un mur de béton à 400 000 € autour de la place par l’absolue nécessité de protéger « son chantier » d’une bande de « zadistes qui aiment fumer le chichon [1] »…

Deux ans et demi plus tard, alors que les travaux touchent à leur fin, l’heure des comptes a sonné. Et c’est sans appel : le rapport de la CRC évoque « un projet non prévu initialement, qui devient la plus importante opération de l’Opération grand centre-ville (OGCV) : alors que les cinq pôles initiaux [2] avaient pour thématique le logement, en 2013 […] le projet a évolué vers une requalification de la place Jean-Jaurès, […] qui constitue la seule réalisation concrète engagée à ce jour. […] L’opération de réaménagement de la place est devenue la principale opération de l’OGCV avec 17 M€ TTC prévus. » En réalité, après divers avenants et autres imprévus, et alors que l’habitat du proche quartier de Noailles se dégradait dangereusement, plus de 20 millions auront été dilapidés dans ce flagrant délit de non-assistance à population en danger.

« Pas une thune pour sauver Noailles »

Rembobinage : fin janvier 2018, lors d’une réunion publique au théâtre Mazenod (88 rue d’Aubagne, Noailles), un parterre d’élus expliquait aux habitants que le dossier logement, « très complexe », serait traité plus tard et qu’en attendant, on ferait un audit. Pourtant, une étude avait déjà montré que l’insalubrité frappait la moitié du quartier, qui ne compte que 3 % de logements sociaux alors que 80 % des habitants peuvent y prétendre. De fait, ce sont les marchands de sommeil qui gèrent la demande [3]. Mais, selon Chenoz, l’urgence était de piétonniser le bas de la rue et d’y implanter à coup de préemptions des boutiques chicos, pour que « ça devienne un quartier branché ».

Neuf mois plus tard et trente mètres plus bas, huit locataires mouraient sous les décombres des 63 et 65 rue d’Aubagne. « 20 millions pour détruire La Plaine, pas une thune pour sauver Noailles, à qui profite le crime  ? », interrogea une banderole lors d’une Marche de la colère.

Dans le rapport de la CRC, un chiffre pique les yeux. En huit ans (de 2010 à 2018), 31 logements ont été créés au lieu des 1 500 prévus. Pendant ce temps, l’argent était siphonné pour botoxer le « cœur de ville » et le rendre sexy aux yeux des touristes et investisseurs. Si l’on ajoute à la rénovation autoritaire de La Plaine l’injonction pressante de la Soleam aux copropriétés du centre-ville pour qu’elles ravalent leurs façades sans se soucier de l’état du bâti, l’arme du crime se pose là, sur la table.

Table rase

Selon Patrick Lacoste, de l’association un centre-ville pour tous, qui milite pour le maintien des classes populaires dans les quartiers rénovés, cette espèce de « détournement de finances publiques » au profit de la mise en vitrine de La Plaine s’est décidée en petit comité. Cinq élus de la majorité d’alors (Les Républicains) sont à la manœuvre : Gérard Chenoz, Yves Moraine, Sabine Bernasconi, Bruno Gilles (tous trois maires d’arrondissements) et Solange Biaggi (adjointe chargée du commerce). Pour faire valider leur coup de bonneteau et le choix du prestataire le plus docile par la commission d’appel d’offres, le club des cinq s’assura le vote d’un élu PS, Roland Cazzola, aujourd’hui conseiller municipal chargé de l’espace public.

Lors d’une réunion avec des commerçants de La Plaine inquiets pour leur survie pendant les deux ans de chantier, Yves Moraine leur rétorqua qu’ils seraient bien contents de revendre leur affaire à bon prix une fois le quartier revalorisé. Dialogue de sourds : lui réfléchissait en spéculateur, eux en habitants. Le projet de la Soleam était conçu telle une razzia sur un territoire qui avait su, malgré l’abandon, se réinventer autour de sa vie nocturne, son marché, ses cafés. Derrière le coup de force suintait la volonté de faire table rase, vraie obsession de l’équipe de Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille entre 1995 et 2020. Aux forains délogés du marché qui se tenait jusqu’alors sur la place, l’élue chargée des emplacements lança : « Je n’ai rien contre vous, mais vous attirez des populations qu’on ne veut plus voir en ville. » Référence faite aux habitants des quartiers Nord qui venaient y faire leurs courses.

La foire aux audits

Aujourd’hui, sentant le vent du boulet de canon, le nouveau président Les Républicains de la Soleam, Lionel Royer-Perreaut, prétend que les critiques de la CRC lui serviront à améliorer son action. Et aussi sec, il promet… un audit. L’habitat social, la mixité ? Il n’a rien contre, mais « dans les quartiers périphériques [4] ». D’après Emmanuel Patris, ex-technicien de la Soleam devenu activiste du droit au logement, si certains espèrent que la Spla-In [voir encadré] garantira un salutaire contrôle étatique, les héritiers de Gaudin entendent bien, depuis la Soleam et leur fief de la Métropole, garder la main sur ce juteux secteur d’inactivité.

Ni la CRC, ni la mairie de gauche n’ont signalé à la justice ce dévoiement d’argent public. Mais le constat saignant des experts enrichira peut-être l’instruction du dossier des effondrements meurtriers de la rue d’Aubagne. En attendant, sur La Plaine requalifiée, les haut-parleurs flanquant les caméras de vidéosurveillance diffusent une musique de supermarché. Sans doute pour calmer les esprits.

Iffik Le Guen & Bruno Le Dantec

Soleam : (bien) vivre et laisser pourrir

Tout en empochant de confortables rémunérations, la Soleam aura donc brillé par son incurie sur la question du logement et de la lutte contre l’insalubrité. Missions pourtant clairement rappelées dans son objet social. La chambre régionale des comptes (CRC) n’est pourtant pas dupe de l’identité des véritables responsables. Car la Soleam, société publique locale aux prérogatives très vastes (de la requalification de quartiers entiers à l’acquisition d’immeubles par voie d’expropriation et de préemption), n’est qu’un instrument entre les mains de ses actionnaires, à savoir la Métropole (à hauteur de 80%) et la Ville. Mais il est pratique de disposer d’un fusible pour encaisser le choc de certains scandales. Ce fut déjà le cas avec Marseille Aménagement, prédécesseur de la Soleam et absorbé par elle en 2013, dont le directeur avait été inquiété par la justice dans une affaire de favoritisme. Patrick Lacoste, d’un centre-ville pour tous, en est convaincu : « Marseille Aménagement avait été pris la main dans le sac pour des contrats de gré à gré conclus avec des investisseurs qui montaient des sociétés civiles immobilières afin de faire de la rénovation défiscalisée de taudis, contribuant ainsi à chasser les chibanis et les propriétaires occupants [5]. » C’est donc tout sauf un hasard si on a retrouvé des proches, voire des élus de l’ancienne majorité, parmi les propriétaires de logements insalubres après les effondrements de 2018.

La Soleam a pu servir à planquer dans ses placards certains dossiers embarrassants de Marseille Aménagement, comme le laisse entendre le rapport de la CRC. Mais la chose sera peut-être plus difficile avec l’arrivée dans le paysage de la Société publique locale d’aménagement d’intérêt national (Spla-In) imposée par l’ex-ministre du Logement, Julien Denormandie. C’est du moins l’avis de Patrick Lacoste : « C’est comme une mise sous tutelle à dose homéopathique avant la probable absorption de la Soleam par la Spla-In. L’État s’est engagé à veiller à ce que les centaines de millions injectés ne soient pas détournés vers d’autres projets cosmétiques d’aménagement de places publiques. » De son côté et sans rire, Lionel Royer-Perreaut, nouvel aménageur en chef, annonce la livraison de 122 logements tout en prétextant des retards justifiés par la longueur des études préalables et la complexité des opérations. Son crédo sur les réseaux sociaux ? « #FaireEnsembleAuServiceDeTous ». •


- Cet article a été publié dans le numéro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Notes


[1Propos tenus le 22 octobre 2018 au siège de la Soleam. Les autres citations d’élus ont été captées en live par les auteurs.

[2Qui pointaient cinq îlots dégradés situés à proximité de la place Jean-Jaurès.

[3Lire « Le ventre de Marseille crie famine », CQFD n° 162 (février 2018).

[4La Provence (25/04/2021).

[5Propos tenus le 22 octobre 2018 au siège de l’association.



1 commentaire(s)
  • Le 14 mai 2021 à 10h28, par Nestor -

    Enfin le retour des deux phares bretons ! C’est lumineux ! Continuez !

    Répondre à ce message

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