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Milan, 14 décembre 1969 : Giuseppe Pinelli, assassiné par la police


paru dans CQFD n°182 (décembre 2019), rubrique , rubrique , par Iffik Le Guen, illustré par
mis en ligne le 13/12/2019 - commentaires

« Des fascistes mettent des bombes. La police arrête des anarchistes. C’est le schéma classique de cette affaire. Les directives viennent de haut : il faut frapper à gauche. » (Luciano Lanza, 2005)

La Une du n°182 de CQFD, illustrée par Victor

« Il était environ quatre heures de l’après-midi. Tout d’un coup, une explosion retentit. Beaucoup de monde accourut là où la détonation avait résonné. Devant eux se tenaient les décombres d’une banque détruite et, par-ci par-là, des corps déchirés. Ainsi advint ce que nous appelons aujourd’hui le massacre de la Piazza Fontana.

La police ne savait pas par où commencer donc elle décida de rejeter la faute sur les anarchistes. Ils vinrent les chercher pour les amener à la préfecture. Pendant ces nuits tragiques trouva la mort le cheminot anarchiste Giuseppe Pinelli, arrêté par la police comme beaucoup d’autres parmi ses camarades. Sa femme se bat à présent pour découvrir la vérité sur la mort de son conjoint parce qu’elle est convaincue ainsi que ses filles que Giuseppe Pinelli ne s’est pas suicidé, mais qu’il a été tué. La police, face à la réaction de la femme, se hâta de dire que Pinelli était un homme bien et que le jour suivant ils l’auraient relâché. Mais pour la veuve Pinelli, leurs assertions n’étaient pas assez. Désormais elle était seule pour pourvoir à la subsistance de ses deux filles : Silvia, âgée de neuf ans, et Claudia, de huit.

Entre-temps, pour le massacre de la Piazza Fontana, on avait accusé Valpreda. Trois ans ont passé depuis le massacre de la Piazza Fontana et Valpreda a été mis en liberté provisoire sans un vrai procès. Espérons que ce procès sera celui qui fera triompher la justice, qui délivrera les innocents et emprisonnera les vrais coupables. »

Ainsi s’exprimait Claudia Pinelli, 12 ans, dans une rédaction pour l’école. Cinquante ans après la mort de son père, elle attend encore que justice lui soit rendue.

En 1969, l’Italie vit une des périodes les plus agitées de son histoire qui culmine avec « l’automne chaud », succession de grèves ouvrières, de manifestations étudiantes et d’attentats attribués à des groupuscules aussi bien d’extrême gauche que d’extrême droite.

Alors que l’administration états-unienne redoute une alliance inédite entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste – un moment tenté de passer le fameux « compromis historique » –, les réseaux Gladio prospèrent dans l’ombre pour préparer une contre-insurrection en cas de victoire des rouges et faire le lit d’un pouvoir néofasciste.

Soutenus par une frange de la classe politique nostalgique de Mussolini, par une partie de la hiérarchie catholique gangrenée par la Loge P2 et jouissant de nombreuses complicités dans les forces armées, services de police et de renseignement (CIA comprise), ils se lancent dans la « stratégie de la tension ». Une vaste entreprise de déstabilisation de l’État italien au moyen d’actions violentes dont l’attentat de la Piazza Fontana contre la Banque nationale de l’agriculture (16 morts, près de 90 blessés) marque les débuts.

Les « années de plomb » s’installent dans la Botte pour plus de dix ans. Une décennie pendant laquelle activistes rouges et néofascistes se livrent une guerre sans merci. Des groupuscules-gruyère tant ils sont infiltrés les uns par les autres et par la police.

Après de multiples péripéties policières et judiciaires moquées avec brio par le dramaturge Dario Fo dans Mort accidentelle d’un anarchiste, tous les militants anarchistes, par ailleurs pacifistes convaincus, sont mis hors de cause dans l’affaire de la Piazza Fontana. Comme le résume Luciano Lanza, auteur de La ténébreuse affaire de la piazza Fontana, écrit en 2005 : « Des fascistes mettent des bombes. La police arrête des anarchistes. C’est le schéma classique de cette affaire. Les directives viennent de haut : il faut frapper à gauche. »

Il faudra quand même attendre quinze ans pour que Pietro Valpreda, le militant anarchiste accusé après la mort de Pinelli, soit définitivement reconnu innocent. Les véritables responsables, proches du mouvement fasciste Ordine Nuovo, seront tous acquittés pour insuffisance de preuves ou du fait de la prescription.

Giuseppe Pinelli et sa famille n’ont donc pas obtenu justice, mais « La ballade de l’anarchiste Pinelli », une chanson écrite le soir de ses funérailles et passée dans la tradition orale sous de multiples versions, garde sa mémoire vivante jusqu’à aujourd’hui pour des générations d’Italiens : « Ce soir-là à Milan il faisait chaud / Ah quelle chaleur, quelle chaleur il faisait / Brigadier ouvre un peu la fenêtre / Et d’un coup Pinelli est tombé. »

Iffik Le Guen

En écho à la chaîne humaine et musicale qui se formera à Milan, une déambulation chantée en hommage à Giuseppe Pinelli rejoindra le 14 décembre, à 15 h, la place des Capucins dans le quartier de Noailles à Marseille afin de commémorer le cinquantenaire de la mort de Pinelli, et de protester contre les violences policières et d’État.



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Par Iffik Le Guen


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