La tribu des parias
Hannah Arendt en France
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Au centre, une femme libre. Élève et amante du philosophe allemand Martin Heidegger, puis mariée à Gunther Anders, futur auteur de L’Obsolescence de l’homme, Hannah Arendt fut aussi l’amie du fantasque Walter Benjamin et son legs crépusculaire à la pensée contemporaine : c’est en vengeant les générations de perdants, plus qu’en lorgnant d’hypothétiques lendemains qui chantent, que l’histoire retrouvera son humanité. En 1933, hormis Heidegger rallié au IIIe Reich, la petite bande se réfugie à Paris.
On avance dans ce récit très documenté comme dans un roman vrai où la lutte pour la survie se mêle au débat d’idées et aux amitiés indéfectibles. La fraternité du 10, rue Dombasle, exigeante et fragile, fera dire à Arendt qu’elle y a vécu de belles années malgré l’adversité. Au dernier étage, Walter Benjamin et Arthur Koestler1, en dessous le psychiatre et docteur des pauvres Fritz Fränkel, puis Arendt et son compagnon, l’activiste spartakiste Heinrich Blücher. Tous ont fui l’arrivée d’Hitler au pouvoir et connaissent misère, préjugés antiboches et tracasseries bureaucratiques.
Au travers des lettres où se mêlent désir et vision acérée du monde, on assiste à de vifs débats entre amis et amants : Hannah, militante sioniste, et Heinrich, dandy rouge et dissident, n’ont pas peur de s’engueuler, chacun se nourrissant de l’autre. Blücher perçoit le devenir colonial du nationalisme juif (« Vouloir en cadeau tout un pays, pour ainsi dire par charité, n’est-ce pas comme si on voulait faire en sorte qu’une femme qui ne peut pas vous aimer couche quand même avec vous ne serait-ce que par charité ? »), Arendt critique l’avant-garde bolchevique. Tous deux s’accordent à déplorer le sort funeste que réserve l’impérialisme aux peuples sans État – qu’ils soient juif, arménien, kurde, palestinien.
En 1939, quand le gouvernement du radical-socialiste Daladier fait interner les antinazis allemands, Koestler constate avec effroi que « la France se suicide »
En 1936, plusieurs de ces réfugiés partent en Espagne combattre le fascisme. Koestler y connaît la prison. Fränkel témoignera du pilonnage de Madrid par les avions allemands, horrifié par l’ordre de Franco de tirer sur les ambulances pour terroriser la population. Il sera passé des geôles nazies aux purges staliniennes qui mettent au pas la révolution espagnole en 1937, avant de connaître les camps français. En 1939, quand le gouvernement du radical-socialiste Daladier fait interner les antinazis allemands, Koestler constate avec effroi que « la France se suicide ».
Son expérience parisienne inspire à Arendt le concept du « paria », qu’elle oppose à la figure du Juif assimilé. Selon elle, seul le paria reste libre. « Tu vois, j’ai de nouveau tiré ma révérence à la société des gens respectables, on ne se refait pas », écrit-elle à un ami après lui avoir raconté que, exilée aux États-Unis et malgré son statut de « prof à succès », elle préfère encore fréquenter une voisine étudiante et un docker du port de San Francisco que les cercles universitaires.
1 Journaliste et écrivain, auteur de Zéro et l’infini, roman dénonçant les procès de Moscou.
Cet article a été publié dans
CQFD n°236 (décembre 2024)
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Paru dans CQFD n°236 (décembre 2024)
Dans la rubrique Bouquin
Par
Illustré par Gwen Tomahawk
Mis en ligne le 28.02.2025
Dans CQFD n°236 (décembre 2024)
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