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Askavusa : un contre-récit de la frontière


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Marie Causse
mis en ligne le 21/09/2019 - commentaires

Sur le port de Lampedusa se trouve un musée particulier où l’on expose ce que certains voudraient cacher. Il s’appelle Porto M. M comme Migration, mais aussi comme Méditerranée, Mémoire, ou Militarisation.

D.R. {JPEG}

Sa façade est colorée, invitante. On s’approche et on découvre qu’elle est faite d’épaves de barques à bord desquelles des hommes et des femmes ont voyagé. Tous ne sont pas arrivés jusqu’à l’île. À l’intérieur, d’autres objets intimes, quotidiens, triviaux ou sacrés : jeans aux boutons rouillés, djellabas, casseroles, boîtes de conserve, biberons, produits d’hygiène, médicaments, couvertures de survie, gilets de sauvetage, chaussures, bibles et corans. La grotte qui abrite ce minuscule musée a d’abord été un atelier de réparation de bateaux et de filets, puis un bar. Depuis janvier 2015 elle accueille le collectif Askavusa et les objets que ses membres ont ramassés depuis 2009 dans la décharge où étaient entassées les embarcations des migrants.

Ces objets ne sont pas là pour susciter la pitié, ils sont une partie d’un contre-récit de la frontière que propose Askavusa et qui invite à considérer les personnes migrantes non comme un tout, mais comme autant d’individus. Surtout, il nous invite à penser les migrations dans un contexte plus large que la simple question de l’accueil, sans faire l’impasse sur le contexte géopolitique, le capitalisme et le néo-colonialisme. Le projet est toujours en évolution : au début, des lettres et des photos avaient également été exposées, mais suite à des discussions et des débats, ces objets très personnels ont été retirés de l’exposition et sont aujourd’hui simplement conservés par Askavusa.

Ce collectif est né en 2009, quand le projet de création d’un CIE [1] de 10 000 places à Lampedusa avait provoqué la colère des habitants, beaucoup craignant ses conséquences pour le tourisme. Les membres du collectif Askavusa, eux, s’opposaient à la création du centre en tant que lieu de rétention, et militaient pour la libre circulation des personnes. Très vite, la nécessité d’une vue plus large et politique sur la question migratoire s’est fait sentir.

Car Lampedusa, avec ses 20 km² et ses 6 000 habitants, sert de décor à une mise en scène médiatique visant à justifier des politiques de militarisation et de défense des frontières. En 2011, 10 000 Tunisiens ont été retenus sur l’île pendant trois mois, créant une très grande tension. Berlusconi déclara qu’il allait « libérer » Lampedusa. Quelques jours plus tard, les migrants étaient évacués. Les images tournées alors servirent à diffuser dans les médias l’idée d’une Europe « envahie ». Peu de temps après, le budget de Frontex était augmenté.

En 2013, changement de cap avec la visite du pape François : les mots d’ordre à présent sont accueil et humanité. Des VIP défilent sur l’île, jusqu’à Richard Gere, qui affirme avoir partagé un délicieux repas avec les migrants dans le hotspot. On pense aussi au film Fuocoammare  [2] qui montre un centre relativement propre, où se disputent des parties de football. On sait pourtant que loin des caméras, la réalité est tout autre : les conditions d’hygiène sont déplorables, la nourriture de très mauvaise qualité, le centre souvent surpeuplé. Askavusa a mis en ligne des vidéos permettant de voir cette réalité-là, moins glamour que le discours officiel. Le CIE actuel dispose de 240 places, mais la plupart du temps, au moins 500 personnes y sont détenues. Détenues, oui, car théoriquement, elles ne doivent pas en sortir. Elles devraient aussi n’y rester que quelques jours puis poursuivre leur voyage. En réalité, leur permanence se compte en semaines, voire en mois. Détenir autant de personnes dans un lieu inadapté pendant si longtemps pourrait créer les conditions d’une rébellion. Mais un trou dans le grillage fait office de soupape de sécurité : en été, pour ne pas trop heurter les touristes qui viennent profiter des plages, on le referme plus ou moins, on le surveille. Le reste de l’année, on ferme les yeux sur les sorties. Bien sûr, on ne peut que se réjouir de cette possibilité pour les personnes migrantes de s’évader pour quelques heures, mais on note l’hypocrisie et l’arbitraire de la méthode.

Si le discours a changé, son but reste le même : augmenter le budget de la défense. Les images des corps sur le débarcadère après le naufrage du 3 octobre 2013 ont permis de lancer Eurosur, système de surveillance qui bénéficie d’un budget de 224 millions d’euros pour 2014-2020. Le discours humanitaire est utilisé pour justifier cette course à l’armement. La militarisation est partout visible à Lampedusa : bateaux et hélicoptères mais surtout six radars, à disposition des différents corps – de l’aéronautique militaire à la marine, en passant par les douanes. Askavusa est très mobilisé sur cette question et alerte sur les dangers pour la population et l’environnement. La plupart de ces radars sont situés en plein coeur de la réserve naturelle de l’île, ce qui perturbe les nombreux oiseaux migrateurs qui y font étape. À seulement 20 m de la route se trouve un radar dont l’armée possède 11 modèles. Sa dangerosité a été prouvée et il a, depuis, été retiré de Sicile et de Sardaigne. Mais à Lampedusa, il fonctionne encore.

Benetton a tenté de s’associer au projet. Mais le vendeur de pulls n’avait pas sa place à Porto M : Askavusa ne souhaitait pas être utilisé pour redorer le blason d’une entreprise qui exploite sans vergogne les travailleurs. Les membres du collectif préfèrent se déplacer pour montrer les objets de leur musée dans des espaces publics pour informer, décortiquer le discours médiatique et rappeler les raisons qui poussent des milliers de personnes à l’exil. Quelle est donc la place de ces objets exposés volontairement sans didascalie dans ce contre-récit ? Ils témoignent, sans mots, des individualités, du caractère unique de chaque histoire. Le collectif revendique un parcours encore en mouvement : « Nous cherchons simplement la route qui nous a menés à cette décharge. »

Marie Causse

Notes


[1Centro di identificazione e di espulsione, l’équivalent des Centres de rétention administrative).

[2Fuocoammare, par-delà Lampedusa est un film de Gianfranco Rosi, sorti en salle en septembre dernier.



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Par Marie Causse


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