CQFD

Une adolescence à Bure

Grandir sous l’œil de l’atome


paru dans CQFD n°200 (juillet-août 2021), rubrique , par Ema Alvarez
mis en ligne le 07/08/2021 - commentaires

Depuis deux décennies, les habitants de Bure doivent cohabiter avec le projet de poubelle nucléaire porté par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs. Parfois venus de loin, des militants se sont installés dans les environs pour organiser la lutte. Mais cette opposition n’a pas toujours bonne presse et le village subit l’omniprésence policière. C’est dans ce climat délétère que Lisette a passé son adolescence.

Quand elle arrive à Bure, un village de 90 âmes au sud de la Meuse, Lisette [1] a une quinzaine d’années. Ses parents ont acheté une vieille bicoque pour presque rien. Ils ne sont pas venus pour ça mais se retrouvent vite plongés dans l’émulsion de la lutte écologique, sociale et politique qui prend forme. Nous sommes au mitan des années 2000, à l’époque où l’opposition au projet d’enfouissement de déchets nucléaires commence à s’enraciner, notamment grâce à l’arrivée de militants venus d’ailleurs. Lisette se souvient : « C’était très impressionnant, tous ces gens qui arrivaient de loin avec de nouvelles idées, une autre manière de vivre  ! »

L’enfouissement des déchets a beau n’être encore qu’un projet, ses répercussions suintent déjà à la surface : toxique socialement avant même de l’être sanitairement. D’une part, la présence gendarmesque se fait de plus en plus pesante. D’autre part, le monstre nucléaire a besoin de terres pour monter son projet : à terme, 15 km² de galeries souterraines destinées à enterrer quelque 80 000 m3 de déchets radioactifs. Pour se procurer le foncier nécessaire, l’Andra achète aux habitants leurs champs et bouts de forêt à des tarifs largement supérieurs aux prix du marché – quand elle ne propose pas, en échange, des terrains situés plus loin, mais deux ou trois fois plus grands. La région est pauvre, celles et ceux qui y vivent n’ont pas vraiment le choix : la plupart acceptent le deal. Dans l’entourage de Lisette, certains habitants s’étaient un peu engagés dans la lutte au début, bloquant les premiers trains apportant le matériel de construction, manifestant devant les bureaux de l’Andra ; ils se sentent désormais collabos. Partagés entre un sentiment de culpabilité et d’illégitimité, ils se tiennent peu à peu à l’écart de la lutte.

Police partout, intimité nulle part

Adolescente, Lisette subissait déjà les contrôles policiers à répétition. Pas parce qu’elle était suspectée de faire partie de la résistance, mais parce que Bure et sa région étaient déjà un terrain propice à la répression : la Meuse est l’un des départements les plus pauvres du pays, la consommation et le business de l’héroïne y font partie intégrante du paysage. L’adolescence là-bas, c’étaient les fouilles au corps journalières et les copains qui tombent dans la dope. Cette répression quotidienne et le projet de l’Andra ont fait naître en elle de puissantes réflexions politiques. Mais avec ses copines, Lisette ne discutait pas de tout ça. Rien que d’en parler, c’était dangereux. Enfin, c’est ce qui se racontait ; du coup, tout le monde se taisait. La machine de la peur était en marche.

En 2017, ça se corse. Alors qu’elle s’était envolée depuis plusieurs années vers d’autres ailleurs, Lisette tombe malade. Et revient passer quelques semaines chez ses parents. Le village est transformé : les gendarmes sont partout. Les militaires sont partout. Les services de renseignement sont partout. Une grande enquête judiciaire pour « association de malfaiteurs » [lire ci-contre] vient de débuter et des moyens martiaux sont déployés pour identifier les prétendus malfrats. Sur l’unique rond-point du village, des bidasses en treillis exhibent leur attirail létal. Chaque matin, avec sa mère, Lisette se pose sur le pas de la porte pour compter les passages des voitures bleu-blanc-rouge : 1, 2, 3, 4, 5… 25. Vingt-cinq en une journée ! Dans le reflet de sa tasse de thé, elle peut contempler les va-et-vient des drones qui observent chaque recoin de pelouse.

La surveillance s’infiltre dans les entrailles et s’y cristallise. Depuis, Lisette a peur, tout le temps, d’être observée. Contrôlée. Écoutée. En elle, un refus de toute forme d’autorité et une rage ont grandi : « Plus tard, tu conscientises que toute ta vie a finalement été construite autour de ces réflexions. »

Le projet aura putréfié jusqu’à ses souvenirs d’enfance : « On dit que la Meuse, c’est moche, c’est plat, mais ce n’est pas vrai  ! Il y a des super beaux endroits et ils vont être complètement détruits  ! Il paraît que la rivière d’Ormançon va être recouverte de cailloux pour drainer les sols. Ça n’est qu’une rumeur mais c’est terrible d’imaginer cette vallée, où l’on allait se baigner, complètement saccagée. » Lisette connaissait tous les chemins du bois Lejuc, en dessous duquel vont être enterrés les déchets radioactifs : « J’allais me promener presque tous les jours, le sol était recouvert de chanterelles, je m’arrêtais toutes les cinq minutes pour les ramasser… » Aujourd’hui, il y a des caméras accrochées aux arbres et celui qui pénètre dans la zone risque 500 € d’amende.

Ema Alvarez


Sur le même sujet, lire aussi, « À Bure, "qui sont les malfaiteurs ?" », publié dans le même numéro de CQFD.


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- Cet article a été publié dans le dossier du numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacré aux insurrections de la terre et piétine allégrement les bétonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[1Le prénom a été modifié.



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