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Quand joueurs et supporters taclent leur gouvernement

Au Chili, le football n’est pas l’opium du peuple


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), par Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 16/03/2020 - commentaires

Depuis le 18 octobre, le Chili est secoué par une explosion sociale inédite. Les autorités misaient sur le football pour calmer les manifestants, mais les joueurs et les clubs se sont fait le relais des revendications populaires. Et les supporters ont été en première ligne des manifestations.

Par Quentin Poilvet {JPEG}

« Ils ont vendu au secteur privé notre eau, notre lumière, notre gaz, notre éducation, notre santé, nos retraites, nos chemins, nos forêts, le salar d’Atacama [1], les glaciers, les moyens de transport. Quoi de plus  ? Le Chili appartient à son peuple, pas à une poignée d’individus », écrit Claudio Bravo le 19 octobre sur les réseaux sociaux. Au lendemain des premières manifestations de masse contre le président Sebastián Piñera [2], le gardien de Manchester City et ancien capitaine de la sélection chilienne de football se fait le porte-voix des protestataires, en pointant du doigt trois décennies de néoli béralisme sauvage.

Connu pour ses prises de positions sociales, l’actuel capitaine de l’équipe nationale chilienne Gary Medel poste le même jour : « Écoutez le peuple et arrêtez de jouer avec lui. » un tract qui liste les revendications des manifestants (pour une amélioration du système de retraite, de santé, d’éducation, etc.) est joint au message.

Les joueurs du championnat chilien ont également exprimé leur solidarité avec le mouvement. Jean Beausejour, milieu de terrain du club Universidad de Chile, a ainsi critiqué la radio ADN l’instauration de l’état d’urgence [3] : « L’armée, je l’associe aux heures les plus sombres de l’histoire du Chili ; les voir dans la rue me fait peur comme à beaucoup de gens. » Quant à Marcelo Barticciotto, ancien joueur argentin de légende de l’équipe du Colo-Colo et depuis naturalisé chilien, il déclarait le 1er  novembre : « Beaucoup me disent que ce ne sont pas mes affaires. Comme si ce qui se passait au Chili ne se limitait qu’à une question de pays. On parle ici de personnes en mal de dignité mais aussi d’injustice, d’inégalité et de lutte pour avoir plus de droits que de devoirs. »

Des assemblées au stade

Depuis le début de la contestation, de nombreuses assemblées participatives, dénommées cabildos, émaillent le pays. Impulsées dans les quartiers, elles permettent aux Chiliens d’émettre des doléances – sorte de prélude à la future assemblée constituante que de nombreux contestataires appellent de leurs vœux. Club le plus populaire du pays (et dont le nom fait référence à une figure de la résistance autochtone mapuche contre la colonisation espagnole), le Colo-Colo a mis sur pied dans son stade ses propres cabildos. Le 31 octobre dernier, la première assemblée a rassemblé plus 1 500 personnes pour parler santé, retraites et éducation.

Avec ceux du Colo-Colo, les aficionados des deux autres grandes équipes de Santiago (Universidad de Chile et Universidad Católica) ont appelé à descendre dans la rue et ont mis de côté leur rivalité sportive pour s’opposer au gouvernement. « Ne travaille pas, ou si tu travailles, fais le mal […] Monte une barricade et défends-la. Vole les riches et organise-toi avec les pauvres », pouvait-on lire dans un communiqué d’un groupe de supporters du Colo-Colo, la Garra Blanca Antifascista [4].

Supporters : 1 / Fédération : 0

Cette mobilisation du monde du football a impacté les compétitions officielles. Le 19 novembre, les joueurs de la sélection chilienne ont refusé de disputer un match amical face au Pérou. Le capitaine de l’équipe, Gary Medel, a affirmé : « Aujourd’hui, le Chili doit jouer un match plus important : celui de l’égalité. »

Le championnat chilien a pour sa part été suspendu dès le 19 octobre. Mais un mois plus tard, les autorités du football ont tenté de relancer les matchs. Les supporters y ont vu une grossière tentative d’acheter la paix sociale et de relancer le juteux business du foot. Comme l’a dénoncé la Garra Blanca Antifascista : « Ils veulent nous épuiser, nous abrutir, nous aliéner et qu’on oublie la lutte. »

La reprise du championnat, le 22 novembre dernier, s’est soldée par un cuisant échec. Pour la rencontre inaugurale entre l’Unión La Calera et le Deportes Iquique, les tribunes étaient vides, une minute de silence a été respectée pour les manifestants tués et les joueurs de l’Unión La Calera, en hommage aux mutilés par la police, ont posé avec la main sur l’œil gauche pour la photo d’avant-match. Enfin, des supporters du Colo-Colo ont envahi le stade à la 67e minute. En solidarité, les footballeurs des autres équipes de première division ont refusé de jouer ce week-end-là.

Dépitée par ce camouflet, la Fédération chilienne de football a annoncé le 29 novembre la fin anticipée de la saison 2019 [5]. Une défaite amère pour l’industrie du ballon rond et pour le gouvernement, mais une victoire pour les supporters et les joueurs qui clamaient dès le début du mouvement : « Pas de football sans justice  ! »

Mickaël Correia

Notes


[1Ce désert de sel est l’un des plus grands gisements de lithium du monde.

[2Lire « Le Chili en première ligne », CQFD n° 182 (décembre 2019). Disponible sur notre site.

[3L’état d’urgence a été décrété le 18 octobre puis levé dix jours plus tard.

[4« Le football chilien dans la tempête insurrectionnelle », texte publié sur le blog Dialectik-football.info (23/10/2019).

[5Une décision inédite depuis la naissance en 1933 du football professionnel au Chili.



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Par Mickael Correia


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