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Dossier « Quand la musique cogne »

Qui veut la peau des skins ?


paru dans CQFD n°150 (janvier 2017), rubrique , par Nicolas de La Casinière
mis en ligne le 08/10/2019 - commentaires

Entretien avec Gildas Lescop, sociologue, auteur d’une thèse sur le mouvement skinhead, qui décortique comment a été créé le cliché skins=nazis.

Extrait de « The Story of Skinhead » (2016) splendide documentaire de Don Letts sur BBC two / D.R. {JPEG}

Les faits divers donnent du skinhead une image raciste, liée au néo-nazisme, associée à des ratonnades. Pourtant à l’origine, ces jeunes prolos britanniques fans de foot écoutent du ska et du rocksteady avec leurs potes jamaïcains. Qu’en est-il du mouvement skin à son origine ?

La question que je me suis posée pour ma thèse, c’est ce glissement d’image, partant d’une sous-culture de jeunes prolos britanniques passionnés de reggae. Au départ, le mouvement skin des années 1960 n’est pas politisé. Il proclame son attachement à la classe ouvrière par son style vestimentaire, esthétisant un sentiment d’appartenance sociale plutôt qu’une vraie conscience de classe. Les skins sont aussi très influencés par la culture noire jamaïcaine, la musique, l’attitude, la dégaine de ces fils d’immigrés qu’ils côtoient dans les mêmes quartiers. Ce mouvement naît donc de ce mélange culturel. Symbole de ce métissage : la vogue du skinhead reggae (1969-1971) agit comme un trait d’union entre jeunes noirs et jeunes blancs, jusqu’au virage rasta que prendra la musique jamaïcaine : les thèmes mystiques et ethnocentrés vont éloigner les skins. Cette évolution musicale contribue à un essoufflement du mouvement skinhead, par ailleurs vilipendé par les médias et surveillé de près par les flics, notamment à cause de la présence massive et tumultueuse des rasés dans les stades de foot, temples de la culture ouvrière britannique. Les bobbies confisquent alors les lacets puis les boots des skins qui se retrouvent en chaussettes dans les stades ! Être skinhead, ça devient difficile. Sans la bande-son du départ et du fait d’un look qui attire l’attention de la police, beaucoup passent à autre chose. L’arrivée du punk permettra aux skins de faire à nouveau parler d’eux. Non plus seulement pour leur violence mais aussi pour les idées racistes qu’on leur prête.

La violence et l’affirmation patriotique de l’origine, ainsi que le pakibashing, forment-ils le terreau du nationalisme et de la dérive raciste ultérieure ?

Les médias ont beaucoup cogné sur le mouvement. Après les teddy boys, les mods et les rockers, les skins sont présentés comme le symbole du déclin de l’Angleterre, de l’écroulement des valeurs. Politiciens et journaux de droite dénoncent les effets permissifs de l’État-providence sur cette jeunesse désoeuvrée. Les journaux vendent du papier en dénonçant leur comportement « animal », les présentent comme les champions de l’atteinte à l’ordre public – une vraie consécration pour eux ! – et s’offusquent des violences faites au Pakistanais, le pakibashing, qui, cependant, n’est pas une pratique généralisée. Mais c’est vrai, certains skins alliés à des rude boys jamaïcains ont agressé des Pakistanais à qui ils reprochaient leur manque d’intégration, leur mode de vie communautaire ressenti comme une atteinte à la cohésion du monde ouvrier. C’est vrai aussi que la culture skin est une culture du localisme centrée sur son quartier, son pub, son équipe de foot. Et la culture ouvrière n’est pas toujours exempte de machisme, d’homophobie, d’anti-intellectualisme, de rejet de l’altérité… Ce à quoi s’ajoute, au sommet, la culture insulaire britannique. Tout cela fait que le skin, au-delà de son amour des rythmes jamaïcains, n’est pas plus ouvert sur le monde que nombre de ses compatriotes à l’époque. Dans les années 1980, la britannicité affirmée du mouvement skin va prendre une dimension politique, sous l’influence du National Front et par médias interposés.

Quel rôle ont joué le National Front et les médias ?

Fin des années 1970, le National Front (NF) profite de la crise économique pour sortir de son isolement. Il mène une campagne de séduction envers la jeunesse en investissant stades de foot et salles de concert. Le NF tente de recruter des skins pour en faire une troupe de choc en s’appuyant sur leur tempérament violent et leur veine patriotique. Il fait la promo de groupes de musique tel Skrewdriver pour mieux faire passer ses idées. Pour le NF, la musique skin n’est qu’un moyen tandis qu’à l’extrême droite, le style skin se trouve réduit à un accessoire vestimentaire qui séduit par son aspect guerrier. Tous les skins ne vont pas devenir nazis mais tous les nazis vont adopter le style skin. Et les médias enfoncent le clou. Par un travail de simplification – tous les skins sont des nazis – et d’amplification – en n’accordant d’importance qu’aux naziskins –, les médias participent directement à la construction et à l’exportation en Europe du phénomène naziskin. Figure repoussoir idéale et par ailleurs inauthentique, frauduleuse, l’image du naziskin « bête et méchant » s’ancre dès lors dans l’imaginaire collectif, au travers de nombre de romans, séries, films, etc.

Mais l’extrême droite va aussi lâcher les skins…

En Angleterre, le NF qui veut se présenter comme « le parti de l’ordre » s’aperçoit vite que les skins recrutés sont partout source de désordre. D’autant que beaucoup de skins qui s’affirment nazis le sont souvent plus par provocation que par conviction. Comme le FN en France plus tard, le NF va s’en défaire, poussant les naziskins « purs et durs » à s’autonomiser, à monter leurs propres réseaux. Le NF ne se cantonnera pas au milieu skin et utilisera toujours la musique (rock, métal et même rap) comme vecteur de son idéologie.

Qu’en est-il aujourd’hui du skinhead et de son image ?

On assiste plutôt à un recentrage du mouvement skinhead, au retour du skinhead traditionnel et à une rectification d’image portée par un film comme This Is England ou le roman de John King Skinhead. Dès lors, débarrassé des croix gammées, la figure du skin se trouve progressivement réintégrée dans la mode et la pop culture avec des marques comme Dr Marten’s ou Fred Perry qui pour assoir leur street credibility associent leur image à celle du skin. Même stratégie avec le clip du morceau Flawless de Beyoncé. Aujourd’hui, la société qui a toujours besoin de se désigner des ennemis s’est trouvée une autre figure repoussoir en la personne de l’islamiste.

Propos recueillis par Nicolas De La Casinière


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Par Nicolas de La Casinière


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