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Fatigue démocratique

Mais qu’est-ce qu’on va faire de… la Ve République ?


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), rubrique , par Iffik Le Guen
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Dans ce moment mi-chien mi-loup de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, tout le monde semble détester la Ve République. Qu’il s’agisse de constater, de souhaiter ou de précipiter ses derniers râles.

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Parmi ceux qui se sont déjà projetés dans son dépassement, les tenants du Mouvement pour la 6e République (M6R) proposent de convoquer une assemblée constituante pour une refondation au lance-flamme. Proposition d’ores et déjà soutenue par plus de 100 000 personnes, grâce notamment aux outils numériques prisés par le candidat de la France insoumise.

Parmi les belles promesses de cette nouvelle mouture républicaine – « démocratique, sociale écologique, laïque, féministe et émancipatrice » –, on trouve la mise hors-jeu du personnel politique de l’ancien régime au profit d’une « intervention citoyenne permanente ». Également disqualifiées, les institutions supranationales antidémocratiques (y compris l’Union européenne), pour mieux défendre « l’intérêt général humain ». Sur la touche, la marchandisation des biens communs (dont l’information)… Mazette ! Gageons que ce M6R, qui s’affiche horizontal, pourra au moins infuser dans les esprits, malgré la quatrième place de son principal champion au premier tour. Cela permettrait de contrebalancer, dans ces mêmes esprits, les tentations xénophobes et autoritaires attisées par celle qui est arrivée en deuxième position. Sinon, il risque d’être condamné aux oubliettes de l’histoire, à l’instar d’un Montebourg avant lui.

Mais revenons aux origines de cette Ve République finissante. En 1958, le Général-sauveur-de-la-France prend en main le destin du pays pour mettre fin au régime des partis de la IVe République, perçu comme un obstacle à la manifestation de la « grandeur » nationale. En instaurant un lien direct avec le peuple, sous forme de référendum plébiscitaire, De Gaulle entend s’assurer l’autorité légitime nécessaire pour moderniser les structures héritées du passé, dans la plus pure tradition bonapartiste. L’ex-empire colonial passe en gestion déléguée à des dictateurs aux ordres (les débuts de la Françafrique), le secteur industriel est confié à la technocratie issue des grandes écoles, le secteur agricole est livré à la concentration, au productivisme et à la concurrence « libre et non faussée » dans le cadre du grand marché « communautaire » européen.

L’élection du président de la République au suffrage universel direct, instituée dès 1962, et les révisions constitutionnelles qui se succèdent jusqu’à la mise en place du quinquennat en 2000, renforcent la figure du monarque républicain. Elles réintroduisent aussi l’influence des partis, certes rationalisée dans un affrontement droite-gauche, mais dont la centralité apparaît de plus en plus artificielle. En effet, cette opposition se limite, dès 1983, à une compétition d’ego pour accéder au trône, chacun s’appuyant sur une écurie partisane dont les différences programmatiques s’estompent peu à peu. Spectateur de cet affrontement stérile, l’électorat, tantôt séduit par un slogan mieux « marketé » que les autres (« travailler plus pour gagner plus »), et de plus en plus dégoûté, se détourne de la classe politique traditionnelle pour se réfugier dans l’abstention. Lorsqu’on lui donne directement la parole en réanimant l’outil référendaire à l’occasion de la ratification du traité constitutionnel européen en 2005, il vote si mal que le pouvoir est obligé de fabriquer un nouveau texte soumis cette fois à l’approbation de la représentation nationale.

Heureusement, pour se refaire une virginité, droite et gauche de gouvernement peuvent compter sur le Front national. En 2002, l’union de tout un peuple face à la présence de Le Pen au second tour permet à Chirac, dernier avatar du gaullisme, de rempiler pour cinq ans. La suite est connue : personnalisation accrue de l’exercice du pouvoir et récupération d’une partie du programme du FN par Sarkozy. En 2017, Macron président espère avoir les mains libres pour finir le job de Macron ministre. Et sa méthode s’inscrit parfaitement dans le moule de la Ve. Homme providentiel (malgré ses dénégations), il se construit une majorité présidentielle à sa botte, sous forme de grande coalition des pires adversaires du mouvement social. Son but : exploser les vieux partis pour faire passer son programme à grands coups d’ordonnances pendant l’été.

Alors ? Ni patrie, ni patron… On passe directement en 6e, même sans le prof Mélenchon ?

Iffik Le Guen


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