Les fantômes sont-ils des camarades ?

« Debout les zombies de la Sociale ! »

Avec Nous reviendrons ! Une histoire des spectres révolutionnaires, Éric Fournier questionne la place des fantômes dans les imaginaires révolutionnaires du xixe siècle.
« Le spectre rouge de 1870 », Le Monde pour rire, 11 juin 1870.

Quand les morts rappliquent, c’est toujours pour demander des comptes aux vivants. Il n’y a qu’à voir les films de zombies – notamment ceux de George Romero – métaphores de la concurrence effrénée et du darwinisme social de notre civilisation capitaliste. Dans le champ militant, l’usage des spectres, fantômes, goules et morts-vivants est un peu différent : on les sort du chapeau pour maintenir la continuité des luttes et réactiver la nécessité de la revanche sociale.

« Les fusillés, les affamés / Viennent vers nous du fond du passé / Rien n’a changé mais tout commence / Et va mûrir dans la violence », chantait Jacques Marchais peu après Mai 68 dans « La Vie s’écoule », écrit par Raoul Vaneigem. Cette incantation des damnés sur le retour nous amène directement au sujet du livre de l’historien Éric Fournier, Nous reviendrons ! – Une histoire des spectres révolutionnaires. France – xixe siècle (Champ Vallon, 2023). Historien de la Commune et des courants révolutionnaires, bien connu de CQFD, Éric Fournier s’est transformé en chasseur de fantômes, porté par un style lumineux, pour traverser cette histoire d’un « romantisme à contre-temps » dans l’imaginaire révolutionnaire du xixe siècle. Et de poser cette question fondamentale : les fantômes sont-ils des camarades ?

Par quels cheminements es-tu venu à t’intéresser à cette dimension gothique de l’histoire révolutionnaire du xixsiècle ?

« En suivant les chemins du Mur des Fédérés, j’ai pu constater le déploiement d’un imaginaire gothique, ou gore, pour employer les mots de notre temps associé à des choses on ne peut plus sérieuses : exiger la justice pour les camarades tombés lors de la Semaine sanglante ou porter les nouvelles aurores révolutionnaires. La mémoire vive de la Commune associe l’effroi et l’horreur du massacre avec l’enthousiasme des promesses révolutionnaires à accomplir. J’ai aussi vu nettement cette aurore spectrale à travers l’œuvre et la vie de Louise Michel qui se définit comme “le spectre de mai”. En définitive, suivre leurs traces qui, au-delà du deuil, déclenchent l’enthousiasme m’a permis de mieux comprendre pourquoi, malgré les massacres, les révolutionnaires du xixe siècle restent aussi “déters”. »

Tu montres que l’imaginaire irrationnel de ces « fantasmagories macabres » est protéiforme. On retrouve le « spectre qui hante l’Europe » de Marx, mais aussi « les démons qui attaquent et les spectres qui résistent », des insurgés qui meurent « contents, le drapeau rouge au poing », dans un saisissant poème de Verlaine, ledamnatio memoriae des communards ou encore le culte des morts qui s’enracine à l’autre bout du « spectre » politique chez le nationaliste Maurice Barrès. Quels en sont les usages les plus marquants ?

« Les figures principales sont l’agonisant indomptable, comme le fusillé au regard fier, ou ceux qui vont mourir sur les barricades, tel Charles Jeanne en 1832, resté célèbre pour le panache de sa tirade : “Du pain ? À quoi bon ! À cinq heures nous serons tous morts ; mais aussi, plus inattendue à nos yeux, le “spectre-idée”, l’idée politique hantant l’histoire jusqu’à son retour et son avènement triomphal, la République sociale ou la Commune par exemple : “Elle n’est pas morte !” peut-on lire sous les plumes révolutionnaires au long du xixe siècle, surtout après les massacres de juin 1848 ou mai 1871. À la fin du xixe siècle, les spectres symbolisent aussi un prolétariat si souffrant qu’il en est décharné, mais intraitable et combatif : “Debout les damnés de la terre”, chante L’Internationale ! Cependant, le premier spectre de l’imaginaire révolutionnaire est un spectre repoussoir : le “spectre rouge”, un épouvantail brandi par l’ordre, que les révolutionnaires vont lui arracher. Incontestablement, invoquer des fantômes mobilisateurs, dans lesquels on peut se reconnaître, est le propre de la constellation révolutionnaire. Ainsi, malgré des similitudes formelles apparemment troublantes, La Terre et les morts de l’ultranationaliste Barrès – une formule signifiant la soumission à une nation ou une race immémoriale – n’a rien à voir avec les revenants révolutionnaires, crevant la terre où ils ont été injustement massacrés pour ouvrir des brèches et porter des horizons émancipateurs. »

Ces appels aux morts sont-ils si mobilisateurs que cela ?

« Là où l’imaginaire des spectres révolutionnaires s’est sans doute révélé déterminant, c’est pour la mise en place de la mémoire de la Commune, immédiatement après la Semaine sanglante, dont les scènes d’horreur dantesque ont tétanisé les survivants. La mémoire vive de la Commune n’aurait sans doute pas pu traverser le temps sans les spectres révolutionnaires. C’est par le truchement de cette figure que s’associent avec force des images a priori contraires : l’espoir de mars [l’insurrection est déclenchée le 18 mars 1871 et la Commune est proclamée le 28 mars] et les charniers de mai ; l’enthousiasme et l’horreur.

Ces spectres révolutionnaires, ceux invoqués au Mur des Fédérés notamment, sont moins présents à la fin du xixe siècle mais révèlent leur capacité à s’actualiser, en fonction des bouleversements politiques. En 1921, pour le cinquantième anniversaire de la Commune, les colonnes de L’Humanité, devenue communiste, s’ouvrent à des spectres plus gothiques que jamais, sortant une dernière fois du Mur des Fédérés, mais dans une atmosphère évoquant désormais les horreurs des tranchées de la guerre de 1914-1918. Ce faisant, L’Humanité essaye de relier les combats du présent à une mémoire des luttes dont elle craint la disparition, engloutie par les morts de la guerre et les injonctions de l’Union sacrée.

Mais les militants communistes qui, très exceptionnellement, invoquent les fantômes du Mur ont tous commencé à militer avant la Grande Guerre et sont familiers de cet imaginaire mobilisateur. Peu à peu ils disparaissent, au moment du Front populaire, accompagnant un changement de génération militante. »

En lisant ton livre, je me suis interrogé sur la dimension religieuse et eschatologique de ces mythes spectraux.

« À l’exception d’Alphonse-Louis Constant, républicain social mystique, qui fait surgir de terre le fantôme de Thomas Müntzer en 1847, cette dimension est absente. Ces spectres mettent en images un rapport moderne au temps, né avec les Lumières, porté par des idées transcendantes destinées à s’incarner pour signifier la fin de l’histoire : la République sociale d’abord, la révolution sociale ensuite. Ce rapport au temps procède plus de l’idéalisme hégélien et/ou du matérialisme marxiste, deux philosophies façonnant un temps porté par un progrès inéluctable. Ce sont des spectres modernes ! »

À propos de la part occulte de la vocation d’historien : ne consiste-t-elle pas au fond aussi à faire revivre les morts ?

« C’est en tout cas la mission que l’historien du xixe siècle Jules Michelet s’assigne, s’imaginant assailli par les morts au milieu des cartons d’archives. “Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s’il vous plaît. Tous, vous avez droit sur l’histoire”, écrit-il, décelant sa mission d’historien : leur donner toute leur place dans l’histoire de France, faute de quoi, dit-il, ils “erreront autour de leur tombe mal fermée”. Rendre justice aux morts en portant leur parole devient pour lui une mission presque sacrée, mais, même si j’ai un faible pour cette démarche, ça me semble quand même un chouïa anachronique et romantiquement désuet de se prendre pour un Michelet. Je préfère suivre les pas de Marc Bloch qui estimait que l’Histoire qui répond aux questions de son temps, est une science de la vie. Aux historiennes et historiens d’inverser la relation usuelle aux fantômes : à nous de leur poser des questions et de les bousculer ! »

Propos recueillis par Mathieu Léonard
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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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