Le monde paysan

Une classe de survivants

Dans sa trilogie Dans leur travail, l’écrivain marxiste anglais John Berger raconte le déclin du monde paysan qu’il a connu, dans la Savoie des années 1970 et 1980.

« Aucune classe n’a été ou n’est plus consciente de l’économie que la paysannerie. » Cette conviction, l’écrivain anglais John Berger (1926-2017) se l’est forgée au contact de ses voisins du hameau de Quincy, au-dessus de la vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, où il s’est installé en 1973. De leurs récits, il a tiré une trilogie, rééditée par Héros-Limite (2023) sous le titre Dans leur travail, salut à un monde qui se meurt et méditation sur les conditions économiques prémodernes. Cette montagne austère, Berger n’y est pas venu en résidence ; mais à dessein, conscient qu’en bon marxiste, le monde rural était jusque-là resté sous ses radars. Ce qui n’était pas tout à fait vrai : avec le photographe Jean Mohr, il avait suivi pendant des semaines un médecin de campagne anglais, pour un livre d’une beauté bouleversante, Un métier idéal (1967)1. Mais quant à cette classe désormais minoritaire – et minorisée, dirait-on aujourd’hui – qui nourrit les autres, il lui a fallu tout en apprendre. Dans la dernière partie, d’abord parue en français sous le titre Flamme et Lilas (1990), c’est fini, on est à la ville et le monde rural n’est plus qu’une ombre. Mais les deux premières, La Cocadrille (1979) et Joue-moi quelque chose (1983), évoquent encore une veillée où les anciens raconteraient aux minots les légendes du village, les adultes échangeraient sur les affaires du jour, tandis que le monde extérieur – les usines, les transports, l’exode et l’État –, autrefois lointain sinon abstrait, commence à pousser très fort.

Berger décrit, pour les avoir vécues, les duretés de la vie à la campagne. Une mise-bas qui se passe mal, un troupeau foudroyé, un champ qu’il faut retourner à la pelle à la recherche d’un tuyau bouché, les accidents mortels et les blessures. La solitude. Le travail harassant et l’ennui de l’hiver qui rend groggy. Et puis les ingéniosités, les écarts, les personnages singuliers que sécrète forcément cette vie sous contrainte.

La ligne directrice des paysans, explique-t-il dans sa préface, c’est la survie. Vouée à la subsistance du reste du monde, la classe paysanne est ligotée à la nécessité de sa propre survie, par-delà les entraves – les impôts, les normes, les injonctions au changement – que lui imposent la ville et les maîtres.

La résistance, oui, mais toujours défaite d’avance par le «  progrès  ». Tel ce paysan bouilleur de cru qui séquestre les deux inspecteurs venus le taxer. L’un d’eux lui oppose qu’il n’a pas le sens de « la valeur de l’argent ». « La valeur de l’argent ? » De dégoût, il les relâche. Mais la lutte contre le capitalisme sera longue, suggère Berger – et les paysans sont patients.

Par Laurent Perez

1 Éd. de l’Olivier, 2009. Cette méthode d’enquête littéraire, mi-texte mi-photo, a donné lieu à plusieurs livres dont Le Septième homme (1975), sans doute le premier consacré à la condition des travailleurs immigrés en Europe.

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