Récits de chair et d’espoir

Cordistes en lutte des classes

Dans son dernier ouvrage, Un jour j’irai là-haut, l’ancien cordiste Eric Louis raconte les drames et luttes d’un métier à la précarité organisée par des entreprises bien peu soucieuses de leurs employés.

En 2017, Quentin, 21 ans, est cordiste sur une mission dans une usine de sucre. Le travail doit être expédié, productivité oblige, et qu’importe si les employés ne sont pas suffisamment formés et si les normes de sécurité ne sont pas respectées. Dans l’atmosphère poussiéreuse du silo, sa corde se bloque. Il se détache pour pouvoir la libérer et meurt enseveli sous plus de 300 tonnes de grain. Un cas qui n’est pas isolé : le site Cordistes en colère décompte 29 cordistes morts dans le cadre de leur activité professionnelle en France depuis 20061. Autant de bouts de vies faites de précarité, d’isolement et de lutte qu’Eric Louis2, ancien cordiste et cofondateur de l’association Cordistes en colère, cordistes solidaires, partage avec l’ouvrage au titre poignant : Un jour j’irai là-haut (Le Cordiste en colère, 2023). Un petit livre aux grandes ambitions : « Grignoter un peu le chacun pour soi dans lequel le capitalisme nous pousse, dans son intérêt [et] créer un peu de cohésion dans la valse des intérimaires baladés de boîte en boîte, de site en site. »

L’histoire de Vincent nous raconte les contrats d’intérim à la semaine, où les deux premiers jours «  d’essai  » et les deux derniers « de souplesse3 », font des cordistes des Kleenex jetables par l’employeur quand bon lui semble, sans justification. Il se fera blacklister, traiter de « grosse merde » et de «  traître  » pour avoir démarché un autre employeur au dernier jour de son contrat. Le patronat n’aime pas les ouvriers qui ne courbent pas l’échine. Xavier, 43 ans, doit se gaver quotidiennement de pilules pour combattre sa psychose paranoïaque et ses hallucinations auditives et visuelles. Cela fait plus de dix ans qu’il n’a plus d’activités professionnelles, sociales ou sportives. En 2010, alors qu’il entame son 3e jour en tant que cordiste, il doit intervenir à l’intérieur d’un silo. Les règles de sécurité ne sont pas respectées par le chef de chantier… et il tombe de six étages. Une vie brisée pour trois jours de taf, et des années de procédures – toujours en cours – pour que soit reconnue la responsabilité de l’employeur.

D’autres récits « de chair et d’espoir » racontent cette usure des corps, ces drames à petit feu, ces morts sur le coup et ces luttes pour que soit reconnue la responsabilité des industriels. L’auteur met des noms et des histoires sur des morts au travail qui doivent bien peu au hasard et tout à des employeurs bien peu scrupuleux du respect du Code du travail, des conventions collectives et des normes de sécurité. D’où l’impérieuse nécessité de s’organiser, d’appeler à un syndicalisme populaire, porteur de dignité face aux drames, de colère face à la précarité organisée et de solidarités dans cette lutte de classe revendiquée.

Par Jonas Schnyder

1 Plus d’informations sur leur site : cordistesencolere.noblogs.org.

2 Auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, il a notamment écrit trois articles dans CQFD entre 2019 et 2023.

3 Selon l’auteur, les contrats sont assortis « d’une période dite “de souplesse”, qui autorise l’employeur à allonger ou écouter la mission de deux jours en fonction des impératifs du chantier  ».

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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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