Aïe tech #16

Techno-bouffons & techno-tyrans

Mois après mois, Aïe Tech défonce la technologie et ses vains mirages. Seizième épisode dédié à la complémentarité entre nouveaux maîtres du monde numériques et autocrates « à l’ancienne ».

Souviens-toi : novembre 2016, les élections yankees, le bouffon Trump aux portes du pouvoir après avoir tout-osé-tout-proféré, et cette impression d’absolue irréalité. Ce qu’on se répétait alors : ce n’est pas possible, les Américains ne vont pas élire un milliardaire flippant revendiquant «  choper les filles par la moule  » et enchaînant mensonge sur mensonge… Depuis, de Trump à Bolsonaro en passant par la victoire du Brexit, les assauts du réel nous ont forcés à ouvrir les yeux. Et l’on a fini par comprendre à quel point ce qui nous semblait bouffonnerie était en fait stratégie. Ce que résume parfaitement un petit livre de Giuliano Da Empoli, sorti en 2019 (JC Lattès) : Les Ingénieurs du chaos (disponible en poche). Un ouvrage qui s’emploie à révéler le terreau humain sur lequel s’appuient ces bouffons surpuissants : « Derrière les apparences débridées du Carnaval populiste, se cache le travail acharné de dizaines de spin doctors, d’idéologues et, de plus en plus souvent, de scientifiques et d’experts en Big Data, sans lesquels les leaders populistes ne seraient jamais arrivés au pouvoir. »

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Pour ceux qui soufflent à l’oreille des bouffons, de l’idéologue d’extrême droite Steve Bannon à cette petite crotte humaine du nom d’Arthur Jay Finkelstein qui a convaincu le satrape hongrois Viktor Orbán de tout miser sur le bouc émissaire « migrant » dans un pays peu concerné par la question, il s’agit d’occuper le terrain. De toujours nourrir jusqu’au gavage une attention publique versatile et accro aux rebondissements. « Dans le monde de Donald Trump, de Boris Johnson et de Jair Bolsonaro, chaque jour porte sa gaffe, sa polémique, son coup d’éclat, rappelle Da Empoli. On a à peine le temps de commenter un événement qu’il est déjà éclipsé par un autre, dans une spirale infinie qui catalyse l’attention et sature la scène médiatique. »

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Bien évidemment, Les ingénieurs du chaos ne sont que les héritiers de ceux qui ont construit la superstructure dans laquelle s’ébattent les bouffons, ce jacuzzi d’info en continu et de fake news ventilées par de faux experts. « Bien avant les Bannon et les Casaleggio, il y a le travail des apprentis sorciers de la Silicon Valley. La machinerie hyper puissante des réseaux sociaux, fondée sur les ressorts les plus primaires de la psychologie humaine, n’a pas été conçue pour nous apaiser. Bien au contraire, elle a été construite pour nous maintenir dans un état d’incertitude et de manque permanent. »

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C’est ici que les aspirations classiques des bouffons Trump ou Orbán rejoignent celles soi-disant plus raffinées des seigneurs de la tech, les concepteurs et régulateurs de la machinerie tels que Zuckerberg ou Bezos. En un récent article-fleuve, « The Rise of Techno-authoritarianism1 », la journaliste Adrienne LaFrance souligne à quel point les hérauts de la Silicon Valley sont à des lieues de s’inscrire dans une culture politique un tant soit peu démocrate, flirtant de fait avec des modes de fonctionnement de plus en plus illibéraux. Ce qui mène de nombreux observateurs à appeler à des formes de régulation. Leur constat : « Le triomphe de la technocratie prouve que les leaders de la Silicon Valley ne se comportent pas en vue de répondre à l’intérêt général.  » On tombe des nues…

Par Émilien Bernard

1 . The Atlantic, 30/01/2024.

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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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