Lu dans Public Eye

Journalistes, veuillez écrire ce que l’on vous dit

Dans un article publié le 15 décembre 2023 sur le site de l’ONG Public Eye, le journaliste Adrià Budry Carbó nous raconte comment la presse en Suisse est soumise à des lois liberticides qui menacent la possibilité même d’investigation journalistique.

L’article en intégralité est à retrouver sur le site de Public Eye :publiceye.ch, « Journalistes, veuillez écrire ce que l’on vous dit »

J’avoue avoir presque honte de commencer ce texte par un poncif de plumitif, un souvenir de l’école de journalisme. Mais au vu des événements qui se déroulent en ce moment à la Chambre haute1 de notre pays, il est temps de convoquer George Orwell à nouveau : « Le journalisme consiste à imprimer ce que quelqu’un d’autre ne veut pas voir imprimé. Tout le reste n’est que relations publiques. »

Une évidence, me direz-vous ? Pas tant que ça. Vue de Suisse et dans l’œil des lobbyistes de sa place financière, la citation de l’auteur de 1984 (premier du nom) semble désormais témoigner d’une radicalité absolue. À n’en pas douter, s’il avait choisi d’écrire sur les secrets des banques suisses, plutôt que de chroniquer la guerre d’Espagne, le journaliste et écrivain britannique aurait été fiché par les Services de renseignement de la Confédération. Du moins, en cas de publication de données issues d’une fuite bancaire, il risquerait jusqu’à trois ans de prison. […]

[En 2014, la loi est même modifiée] afin d’étendre la « punissabilité » en cas de violation du secret professionnel. En clair : la criminalisation ne concerne plus uniquement l’employé de banque qui transmettrait des données à des tiers, mais le ou la journaliste qui publierait ces informations. La modification passe inaperçue jusqu’en février 2022, quand les journalistes de la cellule enquête de Tamedia doivent renoncer à participer au projet « Suisse Secrets », qui exploite des données sur les clients peu fréquentables de Credit Suisse. Tollé. Après analyse, les avocats du groupe Tamedia (seul membre helvétique du consortium formé autour de2 Organized Crime and Corruption Reporting Project, ONG qui regroupe des journalistes et des centres d’enquêtes qui travaillent sur la corruption et le crime organisé, ndlr.]]) ont estimé que le risque était trop important. Les journalistes contrevenant·e·s risquent jusqu’à trois ans de prison ainsi qu’une peine pécuniaire pouvant atteindre 250 000 francs. La Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la liberté d’expression y voit une « criminalisation du journalisme ». Dans la foulée, la Suisse recule au classement mondial de la liberté de la presse.

[Ce qui n’arrête pas le gouvernement, qui] souhaite désormais élargir la discussion à toutes les « données obtenues de manière illicite », afin de déterminer si leur publication doit être punissable. […] Pour les experts en droit des médias cités par le TagesAnzeiger […] l’approbation d’un tel dispositif signifierait la « fin du journalisme d’investigation » en Suisse. En forçant toutes les rédactions à s’assurer qu’aucune des données utilisées n’a été acquise illégalement, la mesure pousserait les journalistes vers l’auto-censure, en évitant certains sujets sous peine d’être personnellement condamnable par la justice. Exit la notion d’intérêt public. Ceci, alors que l’investigation journalistique nourrit fréquemment le travail de la justice. Pour Public Eye, cela signifie concrètement la criminalisation du travail avec les lanceurs d’alerte ; la fin des enquêtes sur les pots-de-vin versés par les négociants en matières premières ou sur les détournements de fonds massifs du clan Kabila au Congo. Désormais, vous êtes priés de publier ce que les multinationales veulent bien vous montrer. Soit exactement le contraire de ce que préconisait George Orwell. Alors, qui a peur de la presse libre ?

Par Adrià Budry Carbó

1 Désigne le Conseil des États, chambre de l’Assemblée fédérale (le Parlement) qui représente les cantons, ndlr.

2 l’OCCRP[[Pour

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