Comment assécher TotalEnergies

« Un inter­nationalisme nord-sud contre ces criminels climatiques »

Le 1er mars sort le dernier ouvrage du journaliste Mickaël Correia sur le géant pétrolier TotalEnergies. Dans Le Mensonge Total, il dénonce des décennies de stratégies de communication tordues (fabrication du doute, greenwashing…), mais donne aussi des pistes de lutte.
Une illustration de Robin Szczygiel

Déjà auteur d’un ouvrage majeur sur le sujet1, Mickaël Correia, journaliste à Mediapart, publie le 1er mars une compilation de ses enquêtes sur le géant pétrolier TotalEnergies : Le Mensonge Total – Enquête sur un criminel climatique (Seuil, mars 2023). Entretien.

Tu peux nous rappeler ce qu’est TotalEnergies ?

« C’est un fleuron de l’industrie française qui fête ses cent ans au mois de mars et que tout le monde connaît en France. C’est surtout une des 20 multinationales les plus émettrices du globe, qui rejette à elle seule autant de gaz à effet de serre (GES) que tous les Français réunis. Depuis l’an dernier, c’est le plus grand développeur de projets pétroliers et gaziers sur le continent africain. Et c’est aussi le numéro 2 mondial du gaz naturel liquéfié (GNL), un secteur qui est en plein boom, notamment depuis la guerre en Ukraine. Enfin, c’est un poids lourd du CAC40 dont les profits explosent : la firme a engrangé 19,8 milliards d’euros de bénéfices en 2023. C’était 10 milliards en 2019. »

On a aperçu certains actionnaires de l’entreprise lors du dernier blocage de son assemblée générale par des militants en mai 2023. Quel poids ont-ils sur les choix de la multinationale ?

« L’actionnariat de Total est extrêmement diversifié et inclut les salariés de Total. Un des principaux actionnaires, très peu connu dans l’espace public, est Amundi, filiale du Crédit Agricole et plus gros gestionnaire d’épargne retraite et salariale en France2. Il y a de grosses banques françaises, mais aussi des petits fonds d’investissement qui prétendent avoir une “éthique climatique” et disent vouloir faire bouger les lignes à l’intérieur. Total cajole ses actionnaires et leur promet de très bons dividendes, qui ont encore augmenté de cette année de 7 %. Ces actionnaires servent de chambre de validation des orientations présentées par une direction qui vise à faire le plus de profits possible. »

Tu commences ton livre en racontant que Total sait depuis 1971 que ses activités ont des conséquences catastrophiques sur l’environnement.

« Des chercheurs comme Christophe Bonneuil ont travaillé sur les archives de Total et découvert qu’en 1971 un expert en climatologie de l’époque alertait sur les dangers de l’exploitation du pétrole, du charbon et du gaz dans le journal interne de l’entreprise3. Dix-sept ans avant la création du Giec, les multinationales savaient déjà que leurs activités étaient nocives pour la planète : qu’ont-elles fait en conséquence ? Rien du tout. Et à partir des années 1980, quand la question climatique monte dans le débat public, Total commence à organiser un lobbying féroce pour saboter les politiques climatiques de l’époque, en particulier un projet de taxe carbone. La supercherie est là : Total dit répondre à une demande en pétrole, mais casse toutes les politiques de régulation de cette demande. »

Dans leur travail de sabotage des avancées scientifiques, tu parles aussi de leur stratégie de fabrication du doute…

« C’est au cœur de leur stratégie dès les années 1980. Dans leurs brochures, ils parlaient au conditionnel des conséquences climatiques, mettaient en doute les études scientifiques. Et quand il n’était plus possible de plaider le doute, au tournant des années 2000, ils ont commencé à faire du greenwashing. Une méthode qui ne passe plus par la remise en question des résultats scientifiques, mais par un discours qui pose les entreprises comme les acteurs incontournables de la transition écologique. Quoiqu’ils en disent, on a vu dans la publication de leurs bénéfices annuels en février qu’en 2023, deux tiers des investissements ont été orientés vers les énergies fossiles, et 90 % de leurs bénéfices sont issus de la vente de pétrole et de gaz. Ce qui va à rebours de deux faits scientifiques. D’une part, le Giec nous dit qu’avec toutes les infrastructures fossiles déjà existantes, on va dépasser le seuil de 1,5 degré fixé par les accords de Paris de 2015. Qu’en somme, on devrait être dans une dynamique de fermeture de ces sites climaticides ! D’autre part, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) – qui n’est vraiment pas un repère d’écolos – dit depuis 2021 que pour contenir le changement climatique, on doit dès aujourd’hui ne plus mettre un seul dollar dans tout nouveau projet fossile. »

Et tout cela se fait avec la bénédiction et l’aide de l’État ?

« La porosité entre Total et l’État est très importante. Il y a beaucoup d’allers-retours entre le Quai d’Orsay et Total grâce à un programme de mobilité vers les grandes entreprises pour que les hauts fonctionnaires et cadres puissent passer de l’un à l’autre. À côté de ça, on voit de plus en plus de parlementaires et de ministres qui sont actionnaires de Total : Ndiaye, Oudéa-Castéra, Braun-Pivet… C’est légal, mais ça pose question : pour qui travaillent ces personnes-là ? »

Tu mets en avant la dimension colonialiste des activités de Total. En quoi ça consiste ?

« C’est le premier développeur de projet pétrogazier en Afrique, profitant des restes de l’empire colonial français pour s’étendre. Ils disent : “Ces pays-là ont le droit d’exploiter leur propre pétrole”, et trouvent normal de débarquer sur ce continent pour mettre en place des projets, souvent avec l’aval de régimes autoritaires, nécessitant d’expulser les habitants de certains territoires pour s’approprier le pétrole. Il y a une dimension coloniale et raciste parce qu’ils ne feraient jamais ça en Europe, mais comme c’est en Afrique ils n’ont aucun scrupule. Je pense en particulier au projet Eacop : le forage de 400 puits de pétrole en Ouganda, dont une partie dans des réserves naturelles, qui nécessite un pipeline de 1500 kilomètres de long pour l’exporter jusqu’aux côtes. Et les projets de “compensation carbone” qu’ils annoncent pour détourner l’attention ne sont pas plus désirables. En République du Congo, Total commence à planter une forêt en monoculture sur 40 000 hectares de terrain – quatre fois la surface de Paris – ce qui a impliqué d’expulser de leurs terres des centaines de paysans, avec des compensations financières ridicules. Selon les chiffres de Total, dans 20 ans, cette forêt aura absorbé 2 % de ce qu’émet Total en une seule année. C’est un pur projet de greenwashing qui se fait sur le dos des paysans et paysannes congolaises ! »

Le dernier évènement international sur le climat, c’était la COP28 à Dubaï. Qu’en as-tu pensé ?

« Depuis 30 ans que les COP existent, c’est de facto un échec : on n’a pas réussi à infléchir l’augmentation de la courbe des GES. Pire, la COP28 a été une victoire pour les pétroliers et leurs lobbyistes (près de 2500). On n’a même pas réussi à avoir un accord minimal sur la sortie des énergies fossiles, ce qui est vraiment la base. Quand on regarde bien la déclaration finale de l’évènement, elle est truffée d’éléments de langage de l’industrie fossile, en particulier sur les chimères technologiques comme la capture du carbone… »

Face à un tel tableau, comment poser un rapport de force ?

« Plusieurs fronts sont en lutte contre Total. Ces derniers mois, des plaintes ont été déposées en France contre TotalEnergies par les victimes issues de pays du Sud : une dénonçant leurs pollutions pétrolières au Yémen, et une contre le mégaprojet Eacop en Ouganda. C’est une bataille juridique qui incarne un internationalisme Nord-Sud contre ces criminels climatiques. Il y a aussi une enquête préliminaire du parquet de Nanterre qui pourrait donner lieu au premier grand procès en France pour greenwashing. On peut aussi agir sur l’assèchement des finances nécessaires aux mégaprojets de Total, en obligeant nos banques – spécialement la BNP Paribas, Société Générale et le Crédit Agricole – à mettre en place de vrais “plans climat” leur interdisant ce genre d’investissement. Il y a aussi une bataille menée par des activistes qui, entre les actions directes et les blocages, font de Total un objet politique visible et sujet à débat : faut-il nationaliser Total ? Vu qu’on a un État qui n’est là que pour accéder aux demandes du patronat, c’est peut-être se tirer une balle dans le pied… Peut-être vaudrait-il mieux “socialiser” cette entreprise ? On pourrait décider collectivement avec les travailleurs de TotalEnergies quelles infrastructures doivent fermer ou comment les bifurquer vers d’autres productions qui répondent à nos besoins sociaux. »

Propos recueillis par Jonas Schnyder

1 Criminels climatiques – Enquête sur les multinationales qui brûlent notre planète, La Découverte, 2022.

2  Amundi, ce premier actionnaire de Total qui menace le climat », Mediapart, 10/02/2022.

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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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