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Au bout du téléphone, il y a votre voix

Avortement : les oreilles du Planning familial


paru dans CQFD n°178 (juillet-août 2019), rubrique , par Margaux Wartelle, illustré par
mis en ligne le 09/07/2019 - commentaires

Joignable du lundi au samedi de 9 h à 20 h [1], le numéro vert « Sexualités, contraception, IVG » est anonyme et gratuit. Subventionné par l’État, il est pris en charge par le Planning familial. Reportage au côté de Reyzane, salariée de l’association, pendant une matinée d’écoute.

Par Juliette Iturralde {JPEG}

« Je dois me calmer et le calmer. » À l’autre bout du fil, la voix est en effet tout sauf calme. « Je sors de chez le médecin, je viens d’apprendre que je suis enceinte, 22 semaines. » Derrière, on entend des bruits de foule. La jeune femme de 27 ans [2] et son ami sont à Paris, dans la rue. C’est le septième appel de la matinée. « Essayez d’aller dans un endroit calme, préconise Reyzane, car je vais vous donner beaucoup d’informations. » Peine perdue, la conversation continue sous le brouhaha. « Je préfère tout de même ne pas raccrocher, de peur qu’ils ne nous rappellent pas et qu’ils restent dans la panique », nous expliquera l’écoutante.

Sous pilule, la jeune femme n’avait pas pris conscience de sa grossesse [3]. Le délai légal étant largement dépassé (lire page VI), elle va devoir se rendre aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Espagne. D’une voix claire et posée, Reyzane enchaîne les explications. Elle renseigne sur des cliniques néerlandaises où le personnel est francophone et peut les prendre en charge. Il faudra prendre un bus de nuit, puis un train, arriver très tôt le matin, passer la journée là-bas, puis rentrer par le bus de nuit. Deux nuits, une journée et environ 900 euros de frais. De l’autre côté du téléphone, la jeune femme rit nerveusement.

Surtout, il faut faire vite. Car si le délai est de 22 semaines d’aménorrhée [4] en Hollande, il est aussi conditionné au BIP (diamètre bipariétal [5]), notifié par l’échographie. Les cliniques néerlandaises acceptent jusqu’à 56 mm. Dans le cas présent, le BIP est déjà de 55 et la situation peut évoluer rapidement. Il faut faire très vite.

Plus tard dans la conversation, la jeune femme demande à Reyzane de « rassurer [son] ami ». Alors, l’écoutante recommence à expliquer : le BIP, les délais, la Hollande, les adresses, les numéros. La jeune femme reprend le combiné : « Merci, désolée je suis bouleversée. » Elle raccroche pour prendre ses rendez-vous. 25 minutes, le plus long appel de la matinée.

« Ces voyages, c’est une double violence »

Reyzane repose l’appareil. Salariée par le Planning familial d’Île-de-France, elle s’occupe environ 20 heures par mois de la permanence téléphonique des appels venus de Paris et sa région [6]. Si elle a accepté d’accueillir CQFD, c’est d’abord pour montrer le travail de « toute une équipe ». Au niveau national, le numéro existe depuis 2015, suite à la création du site Ivg. gouv par le ministère de la Santé. Mais côté Planning, la démarche est loin d’être nouvelle : depuis des années, plusieurs sections départementales de l’association, notamment à Paris ou à Montpellier, tenaient déjà un numéro d’écoute.

Informer honnêtement sur l’IVG (interruption volontaire de grossesse) est une impérieuse nécessité, tant ses détracteurs ne sont pas loin : sur Internet, on peut trouver un autre numéro vert, tenu par des anti-avortement. Très bien référencé, leur site, Ivg.net, cultive le flou sur son orientation. Et il arrive que des femmes appellent ce numéro par erreur et se retrouvent à entendre de la propagande contre l’IVG.

D’autres menaces planent sur ce droit obtenu de haute lutte. Parmi elles, l’éventuelle arrivée du RN au pouvoir et – entre autres calamités – les suppressions de subventions qui en découleraient. Déjà aujourd’hui, plusieurs états de fait désolent Reyzane : la question de l’allongement des délais (« Que deux semaines de plus en quarante-cinq ans ! »), les mentalités qui évoluent peu (« Depuis que j’ai 16 ans et que je sais ce que c’est l’avortement, je suis confrontée au mépris »), les inégalités sociales face aux départs à l’étranger (« Ces voyages, c’est une double violence car les femmes ont l’impression de faire quelque chose d’illégal »)...

Le téléphone sonne à nouveau. Cette fois, ce sont deux copines, mineures, qui appellent ensemble. Elles ont peur d’être enceintes. Pourtant, l’une a un implant, l’autre prend la pilule. Reyzane leur conseille le Planning le plus proche de chez elles, tout en les rassurant. L’appel terminé, elle nous explique : « Ce qui est important c’est de ne jamais mettre d’intention, ne pas prévoir les réactions, les émotions. »

« Vous n’avez pas à vous justifier »

Quatre heures de permanence, avant de passer le relais à l’une de ses collègues. À chaque fois, Reyzane renseigne quelques informations factuelles sur l’appel (âge, département, sujets abordés et type d’orientation) dans une base de données à usage interne. Il faut aussi régulièrement mettre à jour les annuaires des structures d’accueil dans tous les départements.

Un dernier appel. Une femme, 36 ans ; elle a déjà des enfants mais ne souhaite pas en avoir un de plus. « Vous n’avez pas à vous justifier », la rassure Reyzane. La dame a déjà fait une échographie de contrôle, mais a du mal à trouver un lieu près de chez elle pour la suite des démarches. Plusieurs adresses lui sont communiquées.

Le manque de structures est un des problèmes récurrents auxquels les écoutantes font face. Dans certains départements, comme le Cantal, il existe peu de structures qui accueillent les femmes désireuses d’avorter. La Seine-et-Marne, à terme, souhaiterait centraliser l’IVG instrumentale [7] dans un grand centre hospitalier, mais vu la taille du département, il pourra s’avérer très éloigné du domicile des concernées. Autre difficulté, notamment pour les jeunes ou les mineures : la confidentialité, qui peut être remise en question si la Sécurité sociale ou la mutuelle sont rattachées à celle des parents.

Face à un État qui refuse l’allongement des délais, le Planning, lui, milite ouvertement pour. Et en attendant un hypothétique changement, l’heure est au pragmatisme : « On est là pour donner des solutions. »

Margaux Wartelle

La Une du n°178 de CQFD (juillet-août 2019), illustrée par Marine Summercity {JPEG}

Ce reportage est issu du n°178 de CQFD, dont le dossier central (20 pages) est consacré aux féminismes : en kiosque jusqu’au 5 septembre. Voir le sommaire.


Notes


[1Le lundi jusqu’à 22 h. Il s’agit du 0.800.08.11.11.

[2Certains âges ou régions ont été légèrement modifiés pour des raisons de confidentialité. Les situations et les propos rapportés sont exacts.

[3La pilule provoque des règles « artificielles », qui peuvent donc continuer même si la femme est enceinte.

[4Absence de règles.

[5Diamètre du crâne du fœtus.

[6Le Planning familial est une confédération organisée par département.

[7En France, l’IVG instrumentale peut se pratiquer jusqu’à 12 semaines de grossesse. Elle se déroule obligatoirement dans un centre de santé. L’IVG médicamenteuse, qui peut être pratiquée à domicile, est possible jusqu’à sept semaines de grossesse.



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