Pour quelques pétrodollars de plus

Venezuela : dans les serres de l’empire

L’attaque du 3 janvier à Caracas est déjà passée hors des radars médiatiques. Trump a changé de sujet, le monde a suivi. Mais le Venezuela, lui, continue de ramasser les miettes de lui-même.

« Des amis de Fuerte Tiuna m’ont décrit des craquements dans le ciel, des colonnes de fumée rouge et une odeur âcre de tirs. » Le 3 janvier, Carmen* a passé la journée scotchée sur son téléphone, textotant frénétiquement ses proches pour s’assurer qu’ils étaient hors de danger. Quelques heures plus tôt, vers 2 heures du matin, des bruits d’explosion ont brutalement déchiré le ciel de Caracas, plongeant le sud de la capitale – autour de la zone militaire et résidentielle de Fuerte Tiuna – dans le noir complet. Les amis de Carmen « ont fui leur appartement à trois sur une moto, à l’aveugle au milieu du chaos  ». Par peur d’une pénurie, les habitants du quartier se sont massés devant les commerces et les stations-service. Rapidement, la rumeur circule que le président Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, auraient été capturés… Dans l’après-midi du 3, la vice-présidente Delcy Rodríguez finit par confirmer : le couple présidentiel a été enlevé par les forces armées américaines.

Aussitôt, la presse internationale, grisée, déroule ses habituels récits calibrés façon blockbusters hollywoodiens. Des qualificatifs tels que « spectaculaire », « chirurgical », « hors-norme » viennent écraser la réalité crue d’une attaque ayant laissé derrière elle une centaine de morts. Pour autant, le fracas entendu cette nuit-là à Caracas ressemble moins au bruit d’un régime qui s’effondre qu’à une conquête impérialiste d’un genre nouveau. Car Trump a obtenu la tête de Maduro, tout en veillant à laisser intact l’appareil d’État. Ainsi, il n’a pas fait tomber le régime maduriste : il l’a acquis.

Malaise national

« Le calme plat. Le silence total. » Les jours qui ont suivi l’attaque, Rodrigo, étudiant en architecture, décrit un pays en train «  d’encaisser ». Nuits désertées, boutiques fermées avant l’heure, écoles vides… Un climat pesant, dans lequel la population n’évolue plus qu’en rasant les murs, exacerbé par des contrôles policiers intempestifs. « Ça existait déjà avant, mais la fouille des téléphones à la recherche de messages incriminants s’est vraiment accentuée après le 3 janvier », témoigne Luisa*, une jeune prof de Caracas. Dans la foulée de son investiture, la présidente par intérim Delcy Rodríguez a approuvé l’« état de trouble extérieur », un régime d’exception de 90 jours permettant – entre autres – aux autorités de traquer toute personne soupçonnée de promouvoir l’attaque des États-Unis. Pour Rodrigo, ce tour de vis se justifie par « la présence potentielle d’agents américains sur le territoire après ce qui s’est passé ». Mais les crispations du pouvoir ont surtout pour effet de prendre en tenaille une population déjà « très anxieuse  », selon Luisa.

Trump a donc besoin d’une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur place

En effet, l’offensive étatsunienne vient s’ajouter aux tensions d’une société vénézuélienne à couteaux tirés, entre soutiens au régime et anti-chavistes. Depuis quinze ans, chaque grand mouvement populaire, durement réprimé, sert de tribune aux leaders de l’opposition pour exiger le départ de Maduro, nourrissant les angoisses des bases chavistes. « Même si les chavistes peuvent aussi se montrer critiques du pouvoir, dans un pays aussi fracturé, où la police est inefficace, un renversement du régime réveille la peur des vengeances interpersonnelles, analyse Fabrice Andréani, chercheur et spécialiste du Venezuela. Imagine : la personne proche du parti qui gère la distribution alimentaire et qui a refusé de servir ceux qu’elle a vu manifester avec l’opposition… Elle flippe qu’on vienne la chercher ! » Depuis l’attaque du 3 janvier, Luisa se dit inquiète, même si, pour l’instant, elle constate une sorte de « trêve silencieuse ».

Une opposition à triste figure

Maduro entre les mains de juges new-yorkais, María Corina Machado ne cache pas sa joie. Le moment ne pouvait pas être mieux choisi pour adresser ses plus vibrantes flagorneries à Trump1, dans l’espoir, sans doute, d’obtenir de lui le geste décisif qui l’installerait sur le trône. C’est que depuis 2023, Machado est la figure de l’opposition qui s’était imposée au Venezuela. Fervente anticommuniste, son lourd passé politique anti-chaviste – en 2002, elle prenait part au putsch avorté contre Hugo Chávez – la rend particulièrement hargneuse envers l’ancien et l’actuel président. Son filon : la re-démocratisation du pays et le retour des huit millions de migrants partis depuis 2014. Mais la libéralisation de l’économie – déjà bien entamée par Maduro depuis quelques années – reste sa marotte favorite.

« L’opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu’elle »

« Le pouvoir maduriste l’a érigée en anti-héroïne de la révolution, alors mécaniquement, une partie du pays s’est agrippée à elle, affirme Fabrice. Quand le mot “socialisme” finit par rimer avec misère, répression, prison, torture ou exil, le capitalisme libéral “à l’occidentale” prend des airs de salut. » Mais, selon lui, « l’opposition que Machado prétend représenter est bien plus plurielle qu’elle ». Au vu des scores électoraux passés de Chávez-Maduro et des résultats actuels de l’opposition, le camp Machado bénéficie sans aucun doute de votes issus des rangs usés du chavisme. Quant à son tropisme pro-américain, il laisse sceptique jusque dans ses propres soutiens. Marga, une Vénézuélienne de la diaspora, résume ce malaise : « J’aime bien María Corina Machado parce qu’elle tient tête au pouvoir. J’ai voté pour son candidat à la dernière présidentielle2. Mais sa proximité avec les États-Unis et Trump me dérange. »

Le président américain l’a d’ailleurs bien compris. Dès le 3 janvier, cruel, il lâche : « C’est une femme très gentille, mais elle n’a pas de soutien interne et n’est pas respectée dans son pays. » Car au Venezuela, au-delà des sondages, le « respect » se jauge aussi du côté des hommes en armes. D’abord, les « colectivos » : ces groupes civils armés hérités des guérillas urbaines des années 1960-1980 sont des alliés historiques du chavisme. Ensuite, l’armée régulière : loyale au régime depuis que Chávez l’a replacée au cœur de l’État. Enfin, les guérillas colombiennes : implantées de part et d’autre de la frontière, elles sont les assurances vie assumées du pouvoir. Ces deux derniers acteurs contrôlent une partie des régions où se trouvent les mines et terres rares (or, coltan, cobalt, etc.) que Trump convoite avec gourmandise. « Le président américain sait qu’aucune de ces forces ne respecte Machado, analyse Fabrice. La propulser au pouvoir l’obligerait à garantir sa survie par un engagement militaire au sol. Mais sa base MAGA l’a élu sur une promesse de “paix”, contre l’enlisement dans des guerres sans fin. » Trump a donc besoin d’une figure à la fois prête à composer avec lui et capable de rallier les troupes sur place. Une figure du sérail peut-être ?

Double face

« Après le choc, le peuple s’est mobilisé pour soutenir Delcy Rodríguez et défendre la souveraineté du Venezuela !  » tient à souligner Rodrigo. La présidente par intérim et ancien bras droit de Maduro paraît en effet vouloir se poser en ultime rempart entre l’impérialisme américain et son pays. Pourtant, dès qu’on suit la piste du pétrole, son positionnement semble bien plus ambigu.

Au Venezuela, jusqu’à il y a peu, l’État détenait le monopole de la production des hydrocarbures, ainsi que l’a voulu la loi Chávez de 2001. Les entreprises étrangères restaient cantonnées à des contrats de service, tout au plus à des parts minoritaires dans des sociétés mixtes contrôlées par l’entreprise pétrolière publique (PDVSA). Mais en 2020, alors que la production est au plus bas et que les sanctions étatsuniennes font sentir leurs effets, Rodríguez pousse une nouvelle formule : « les contrats de participation productive ». « Cela permet qu’un partenaire privé finance et opère des projets pétroliers, puis se rémunère en récupérant une part de la production (jusqu’à 65 %). Sur le papier, ce ne sont pas des concessions, mais dans les faits, ça y ressemble fortement ! Et avec un flou juridique face à la loi de 2001 », résume Fabrice. Et quand c’est flou… Les investisseurs ne voient que le loup. Résultat : malgré les récentes injonctions de Trump à aller lui chercher l’or noir vénézuélien, les pétroliers américains traînent des pieds, de peur qu’un retournement politique ne vienne ressusciter la loi Chávez. Delcy Rodríguez s’est dès lors engagée à faire adopter une réforme destinée à lever les ambiguïtés et sécuriser ce type de contrat. A-t-elle vraiment le choix ? Difficile à trancher. Mais le rêve bolivarien, lui, semble bel et bien s’être noyé dans un puits de pétrole et de compromis.

Gaëlle Desnos

* à sa demande le prénom a été modifié.

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Après avoir dédié son prix Nobel de la paix à Trump, María Corina Machado lui remet en main propre la médaille lors d’une rencontre à la Maison Blanche le 15 janvier dernier.

2 Déclarée inéligible par le pouvoir, elle n’a pas pu se présenter aux présidentielles 2024. Elle a néanmoins marrainé un vieux diplomate du nom de Edmundo González Urrutia.

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CQFD n°249 (février 2026)

Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.

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