Fanzine un jour, fanzine toujours

« Partout on laissait une mare derrière nous »

Putain de merde et par tout le sang versé, le punk n’est pas mort, il arrache encore sa mère, le désespoir au stade infantile, en décapsulant une bière avec les dents. Ratcharge était un fanzine (34 numéros de 2004 à 2014) et on ne l’a pas vu passer tant on était dans les manifs et les couches. Tant pis pour nos gueules de merdeux quarantenaires et farcis de crédits, tant pis pour nos boulots d’esclave.

Mais rien n’est perdu : on peut se rattraper en plongeant dans Ratcharge – Entre un néant et un autre1. Cette compilation de textes d’Alexandre Simon (dont on peut lire l’entretien dans CQFD par ici !) est un bijou de défonce verbale, de fulgurances dans le désespoir et une noyade dans le LSD. C’est jouissif, ça fait peur, ça sent la pisse et le vomi, c’est du punk de la fin du monde, ça ressemble à une fin de festival rock à Saint-Amant-Roche-Savine en 1990 avec un groupe punk russe et des créteux avinés qui gerbent dans la pente. « On faisait la manche, on se teignait les cheveux rouge sang et on pissait partout. On parlait suicide, de cul, d’aller en stop à Moscou et en bateau à San Francisco, histoire de squatter la cave chez Maximum Rocknroll. On prenait tous les produits qui croisaient notre route, on sniffait la poudre à même le carrelage quand elle tombait, on tombait de l’alcool à 90° mélangé à du Coca-Cola et les flics nous contrôlaient trois fois par jour. On volait dans les supermarchés, les épiceries, les petits magasins de vinyles. On se volait les uns les autres, c’était chacun pour sa gueule. On gerbait souvent, on crachait partout, on se crachait dessus, partout on laissait une mare derrière nous. »

Une chiée de papiers vient de Lyon, cette ville de caniches dont le premier loufiat vient de rejoindre la longue cohorte des tueurs en série qui s’appuient sur un titre honorifique pour flinguer à tout-va. Attention les gones, Ratcharge ne fait pas dans le tourisme, pas plus à La Défense, où l’auteur se fait intérimaire, qu’à Berlin-Est ou en Nouvelle-Zélande. C’est un voyage entre le néant et le nez en trompette.

Ces textes écrits à l’encre de bière et au LSD jettent des éclats de vie dans ce monde désespérant. Le style emporte tout, même dans des situations que tu ne souhaiterais pas à ton pire ami. Une vie de l’instant, qui se prend comme une cuite qui monte et ne chute jamais. Il faut avoir la santé pour la bousiller comme ça. « Tony, c’était le clair-obscur, noirceur assumée, recherche constante de la gueule de bois, envie de fumer plus vite histoire de survivre moins longtemps, refus du suicide non pas par goût de la vie mais par esprit revanchard. Tony était une calvitie à vingt-neuf ans cachée par une tête constamment rasée à blanc histoire d’oublier que sa jeunesse était déjà derrière. » Tout ça galope comme du Baudelaire, un ciel bas et lourd en forme de cuite sans fin – The Fugs en fond sonore. Et puis rien, vraiment rien.


1 Les Éditions des mondes à faire, Vaux-en-Velin, 2017, 12 €.

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