Nourriture intellectuelle

Bouffer de la culture, ça ne fait pas grossir

Avec Manger, Eleonore Marchal explore les troubles du comportement alimentaire à travers un récit intime et déjanté. Une BD foisonnante qui raconte l’évolution d’une maladie de plus en plus répandue, mais aussi, l’espoir d’une guérison sous les auspices d’un monde créatif chatoyant.

« Je vous prie de ne pas prendre ce que vous allez lire comme une autobiographie. » Dès l’ouverture de Manger (Cambourakis, 2024), Eleonore Marchal brouille les pistes. À travers « Miss », héroïne-enfant qui court pour maigrir pendant que les autres jouent, l’autrice raconte l’installation insidieuse de ses troubles du comportement alimentaire. Les nuages ont la forme de pizzas et de donuts, tandis que les repas de famille sont truffés d’humiliations : « C’est bien que tu portes du noir, ça t’amincit.  » La mère, figure impitoyable au physique de Jabba le Hutt1, laisse ses mots empoisonner le corps et les pensées de sa fille. Miss tombe dans l’anorexie puis la boulimie. Et avec elles, dans une spirale de honte et d’isolement. Pourtant, la jeune fille n’arrête pas de rêver. Pour elle, la peinture, la création, les images sont des refuges, des recours pour s’échapper. Au fil du temps, elle claque la porte de ce foyer toxique et les choses évoluent. Elle brise le silence autour de sa maladie. Elle crée, danse, aime : bref, elle vit. Jusqu’au jour où, tout simplement, « c’est fini  ». Enfin. Si Manger traite frontalement de l’anorexie et de la boulimie, Eleonore Marchal refuse le misérabilisme comme le naturalisme. Son trait explose les carcans : corps élastiques, êtres chimériques, planches saturées de couleurs et de détails. Le récit est grave, mais le dessin est sucré, ludique, riche. Comme si toutes les calories qu’elle s’était refusées reparaissaient dans les dessins. Un régal !

Tout aussi savoureuse, la narration navigue entre souvenirs, rêveries et introspections : les personnages sont parfois minuscules, parfois géants ; le père est un cheval, les copines des icônes intemporelles (Blanche-Neige, Rebelle, Véra, Kiki la petite sorcière…). À travers ce prisme poétique, l’autrice dit aussi comment on se nourrit de culture et de fiction. Manger ne délivre pas de « leçon » mais propose une traversée, de la souffrance au soulagement, sans rupture nette. Le ciel, les nuages et la lune veillent sur Miss, et le dessin devient peu à peu une manière de se réconcilier avec soi, hors du contrôle et du jugement.

Thelma Susbielle

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Personnage de Star Wars en forme de gros alien.

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CQFD n°243 (juillet-août 2025)

Dans ce numéro d’été, on se met à table ! Littéralement. Dans le dossier d’été, CQFD est allé explorer les assiettes et leur dimensions politiques... Oubliés le rosé et le barbeuc, l’idée est plutôt de comprendre les pratiques sociales autour de l’alimentation en France. De quoi se régaler ! Hors dossier : un mois de mobilisation pour la Palestine à l’international, reportage sur le mouvement de réquisition des logements à Marseille, interview de Mathieu Rigouste qui nous parle de la contre-insurrection et rencontre avec deux syndicalistes de Sudéduc’ pour évoquer l’assassinat d’une Assistante d’éducation en Haute-Marne...

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