Face au libre-échange

« Le système productiviste n’a plus besoin d’agriculteurs indépendants »

Depuis plusieurs semaines en France, les agriculteurs expriment leur colère dans la rue face au dépérissement de leurs métiers. Mais le mouvement, composite, est porteur de visions du monde bien différentes, voire antagonistes. Gautier Félix, agronome et travailleur agricole, nous livre son analyse. Tribune.
Une illustration de Alex Less

Depuis mi-novembre, les panneaux des villages ont commencé à être retournés dans certaines communes de France. Une idée de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs (JA) – son allié « jeune » – du Tarn pour illustrer un message simple : « On marche sur la tête ». La faute à un malaise grandissant lié à l’augmentation des coûts de production due à l’inflation, la mise en œuvre de la nouvelle Politique agricole commune annoncée plus « écologique » et les négociations d’un énième accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, marché économique qui regroupe plusieurs pays d’Amérique latine. L’écho a porté, les colères et les frustrations se sont cristallisées, et en début d’année, les tracteurs sont sortis en nombre dans toute la France.

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Le mouvement est lancé. Faut monter sur les tracteurs et montrer la force syndicale. Si à la FNSEA, ça fait belle lurette que les chefs n’usent plus leurs culottes que sur les sièges des conseils d’administration, et bouffent des verrines midi et soir, cravate au cou, chez ceux de la base, le gros des troupes boit le bouillon. Du commun malaise, on n’entend d’abord que les revendications simplistes contre « les normes ». La question des prix d’achat et de la distorsion de la concurrence mondiale suit juste derrière. Les fruits, les légumes, les céréales, la viande… tout ça n’est devenu qu’une abstraction. On peut les produire ici ou là-bas. Toujours au moins cher car le pouvoir d’achat doit servir à autre chose et les salaires rester bas. Le modèle productiviste si « performant » et « vertueux », semble à bout et pourtant, s’apprête à repartir de l’avant. « L’environnement ça commence à bien faire », affirmait Nicolas Sarkozy il y a 14 ans au Salon de l’agriculture. Dans une version plus lénifiante, les JA tonnent : « Pas d’interdiction sans solution », avant d’obtenir un relâchement sur les ambitions de réduction des pesticides, la remise en culture des jachères, l’assouplissement de la réglementation sur les retenues d’eau et les bâtiments d’élevage. Le productivisme, c’est ce que connaît le mieux ce côté-ci de la profession. Elle s’est construite dessus depuis plus de 70 ans et sait défendre ses positions, au risque d’un nivellement par le bas. Pourtant, la biodiversité s’effondre de manière globale, sans épargner l’agriculture. Les rendements en céréales baissent ou plafonnent. La vigne dépérit. Les sols se meurent. Les animaux sont malades et vivent calfeutrés, abandonnant les paysages et la compagnie des humains. Et dans ce contexte, pas une pensée pour le cycle de l’azote, du carbone et de l’eau dont tout ce petit monde dépend. Ça, c’est pour les grandes conférences internationales, pas pour le concret du travail. Malgré la somme des études scientifiques, des résultats techniques et des prospectives encourageantes, on n’entendra rien dans les médias, ou si peu, sur l’agriculture biologique, qui reste largement minoritaire et bien moins virulente dans sa pratique syndicale. Le monde agricole, si puissant dans sa force de production, mais devenu largement minoritaire à l’échelle de la population1, a perdu de sa superbe comme force sociale. Les politiques comme le public ne connaissent plus l’exercice du métier. Près de 200 fermes disparaissent par semaine en France et la moitié des agriculteurs et agricultrices partiront à la retraite avant 2030. Se réjouir de l’augmentation de la productivité à l’hectare par travailleur c’est se réjouir de travailler de plus en plus seul pour faire des tâches de plus en plus déconnectées, complexes, fastidieuses. Les ouvriers et ouvrières agricoles ont aussi déserté les exploitations. Seul importe le fait que tous les gestes doivent être réglementés, enregistrés, justifiés, contrôlés. La vérité est que le système productiviste n’a, dans l’absolu, plus besoin d’agriculteurs indépendants ; simplement de capitaux, d’assurances et de prestataires de services. « Numérique, Robotique, Génétique » : voici le triptyque pour l’avenir qu’a annoncé Macron au Salon de l’agriculture il y a 2 ans.

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La Confédération paysanne du Loir-et-Cher et le Groupement d’agriculture biologique (GAB) ne l’entendent pas de cette oreille et ont manifesté conjointement le 3 février à Blois. Ce n’était pas gagné que les deux formations se rejoignent car on retrouve de toutes les couleurs syndicales au sein des GAB. Il fallait néanmoins porter une parole dans l’espace public, dire que l’on pouvait sortir de la crise par le haut. Installer 1 million de paysans et paysannes, pratiquer l’agriculture biologique, relocaliser et désintensifier la production pour que les sols, l’eau, les animaux, les gens respirent. Rien de neuf dans l’argumentaire mais la confirmation que face au mur, ces idées, c’est pas des conneries. Alors oui, il y a des mesures d’urgence à prendre mais encore plus sûrement un travail de fond à entreprendre. À Blois, 500 personnes qui défilent, encadrées par quelques tracteurs pèsent moins que les engins qui la semaine précédente mettaient la pression sur l’Office français de la biodiversité avec tas de fumier et tout le bazar. C’est en rassemblant plus largement – et en nombre – une diversité d’acteurs qu’on pourra peser dans le rapport de force et remettre les questions structurelles au cœur du sujet.

Par Gautier Félix

1 Le nombre d’agriculteurs a baissé de 20 % en 10 ans pour s’établir autour de 500 000 en 2020, soit 1,5 % de population active. Pour rappel, il était 1,6 millions en 1982 pour 7,2 % de la population active.

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CQFD n°228 (mars 2024)

Dans ce numéro de mars, on expose les mensonges de TotalEnergies et on donne un écho aux colères agricoles. Mais aussi : un récit de lutte contre une méga-usine de production de puces électroniques à Grenoble, une opposition au service national universel qui se structure, des choses vues et entendues au Sénégal après le « sale coup d’état institutionnel » de Macky Sall, des fantômes révolutionnaires et des piscines asséchées.

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