CQFD

Petit tour d’horizon des cortèges anti-passe

Le « complotisme » a-t-il bon dos ?


paru dans CQFD n°202 (octobre 2021), rubrique , par Emilien Bernard, illustré par
mis en ligne le 09/10/2021 - commentaires

De Marseille, on a l’impression d’un glissement vers la « confusion » et l’extrême droite des cortèges opposés à la politique sanitaire liberticide du gouvernement. Un tableau à nuancer...

Photo de Serge d'Ignazio

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines  ? Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? »

Ce samedi 25 septembre, sur le Vieux-Port de Marseille, une dame affable me glisse un tract fort artisanal reproduisant les paroles du « Chant des partisans », hymne de la résistance française à l’Occupation. Venue manifester avec sa famille, Jacqueline* accepte volontiers de discuter. « Il y a une cabale contre Raoult », me dit-elle, à côté de sa fille qui hoche la tête en signe d’adhésion. « Je connais plein de gens qui ont été guéris grâce à son traitement à base d’hydroxychloroquine. De toute façon on nous a tous menti sur cette affaire. Il suffit de voir les vidéos de Silvano Trotta pour s’en rendre compte. »

Spécialiste des ovnis et des reptiliens, convaincu que la pandémie serait le fruit d’une conspiration [1], ledit Trotta fait partie des entrepreneurs de manipulation qui ont fleuri à la faveur du Covid et ont vu leur audience en ligne exploser. À l’image de l’avocat Fabrice Di Vizio, pas purement complotiste mais relativement allumé, que l’on a pu voir triompher face à un public conquis beuglant « Résistance », le 9 septembre dernier devant l’IHU [2] de Marseille, en compagnie du fasciste Philippot – tableau glaçant. Ou de Louis Fouché, jeune médecin marseillais devenu star des réseaux, égérie du trouble collectif Réinfo Covid, aux propos confus et aux accointances clairement réactionnaires [3].

Jacqueline est sympa, courtoise et posée. Comme ceux de la plupart des manifestants avec qui je discute ce jour-là, ses propos n’ont rien de délirant. Dans l’ensemble, hormis une pancarte « Non au nouvel ordre mondial satanique », peu de manifestations de complotisme pur jus. Ils sont nombreux cependant à afficher leur fixette sur le professeur Raoult, l’hydroxychloroquine et l’ivermectine. Autre réalité déplaisante : beaucoup de drapeaux français et de discours proches de l’extrême droite. Ainsi de ce manifestant à béret qui défile sous bannière tricolore à fleurs de lys, lequel affirme que nous vivons dans une « république maçonnique » à laquelle seule la monarchie pourrait remédier. À ses côtés, un jeune type au sourire crispant, convaincu que je peux « retrouver Dieu », et à qui l’extrême droite ne pose pas de problème particulier. Comme Jacqueline et ses amis, comme ces deux couples « fans de Raoult » avec qui je discute plus tard devant l’IHU, ce « serviteur de Dieu et du peuple » n’a pas l’habitude des manifs, se revendique « apolitique », « gagne bien sa vie » et dénonce le « système » [4].

« Je suis pas spécialement à l’aise face à la plupart des discours », m’explique l’amie Françoise. Phare dans le brouillard tricolore, elle est venue défiler avec un drapeau anar de la CNT. Si elle déplore l’ambiance générale, elle file droit au but : « On n’a pas le droit d’abandonner la rue, de laisser l’extrême droite prospérer sur le vide, il faut être présent. »

Rejet sain ou désertion politique ?

Françoise n’est pas seule à tenir ce discours. « J’ai participé à plusieurs manifs anti-passe et je n’ai vu que rarement ce que la gauche syndicale et politique tient absolument à y voir », m’écrit ainsi un ancien pilier de CQFD. Qui enfonce le clou : « C’est elle qui a déserté. CQFD aussi. » Pour lui, en dénonçant le « complotisme » qui peut s’exprimer dans les manifs anti-passe, notamment brocardé dans le « Ça brûle » du numéro 201, nous sommes devenus des idiots utiles des dérives liberticides du gouvernement. De Grenoble, Basile* va dans son sens, lui qui estime que cette insistance sur quelques « perchés récupérés par les fafs » cache la forêt de la contestation : « Je n’aime pas ce terme de complotisme, très utilisé par les puissants pour discréditer toute critique. » Il est vrai que le discours médiatique est à cet égard plutôt caricatural : « Manifestations anti-passe et anti-vax : la menace des dérives sectaires plane sur les cortèges », titrait LCI le 31 août – un exemple parmi tant d’autres. Quant à Laurent Berger, boss de la jaune CFDT, il a dénoncé les « infréquentables » polluant les rassemblements du samedi, au diapason de nombre d’acteurs syndicaux.

Quoi qu’il en soit, la question se pose : que faire quand on est opposé au passe sanitaire mais qu’on trouve le climat des manifs pas franchement camarade ? Il semble que l’équation diffère selon les villes. À Paris, par exemple, les samedis voient plusieurs cortèges distincts s’élancer dans les rues. Habitué des manifs Gilets jaunes, le photographe Serge d’Ignazio explique que celui se revendiquant de leur héritage n’a rien de dérangeant : « Au fil des nombreuses manifestations, je n’ai pas remarqué un grand nombre de pancartes dites complotistes ou antivaccins. Par contre, beaucoup de slogans anti-passe, anti-Macron, contre Big Pharma, et aussi des slogans très politiques. Évidemment, quand les médias et les éditorialistes trouvent une étoile jaune ou une pancarte complotiste isolée dans une manif, cela fait forcément les gros titres pour dénigrer les manifestants, c’est classique. »

Tempérant ce constat, il ajoute cependant que beaucoup de manifestants sont « complètement désorientés politiquement ». Jude, du média libre montpelliérain La Mule du pape, est du même avis. Selon lui, la petite frange complotiste bien présente, notamment des activistes de la Rose Blanche, fumeux groupuscule d’extrême droite né de la tempête QAnon [5], ne donne pas le la à la mobilisation. Pas plus que l’extrême droite « organisée » de la locale Ligue du Midi, expulsée du cortège lors d’une manifestation fin août [6]. Par contre, il estime que la « confusion » politique prend le pas sur la lutte sociale : « Les organisateurs qui ont le champ libre depuis quelques semaines racontent n’importe quoi sur le vaccin, ce que j’ai dénoncé dans un récent article [7]. » À ses yeux, les discours simplificateurs rôdaient dès le début des manifs anti-passe : « Contrairement au mouvement des Gilets jaunes qui a su créer son propre discours, la dimension paranoïaque était déjà là. » Et de mettre en garde contre la récupération opérée par la galaxie médiatique Réinfo Covid, en vogue à Montpellier.

Montpellier n’est qu’un exemple, pas forcément représentatif – comme Marseille. Des camarades de Toulouse, Nantes ou Paris assurent que l’on respire dans les cortèges un air globalement plus compatible avec des convictions politiques d’extrême gauche. C’est aussi le cas de l’ami Momo, qui dit avoir vu un beau mouvement contre le passe dans les cafés se déployer à Saint-Antonin-Noble-Val (Tarn-et-Garonne), 1 800 habitants, sans présence de l’extrême droite ou de discours délirants. Mais, de Brest à Strasbourg, beaucoup des personnes interrogées admettent pour le moins une « gêne ». Un militant du Sud-Ouest évoque ainsi une récente manifestation : « Alors que nous étions là pour dénoncer le passe sanitaire, ce qui dominait dans les prises de parole c’était les réflexions sur la responsabilité de Bill Gates, le nombre de morts dus aux vaccins ARN ou les appels à soutenir les démarches de l’avocat allumé et catholique Di Vizio. »

Un constat globalement partagé, qui renvoie au champ libre laissé, sinon au complotisme, du moins à une forme de confusion politique qui en ferait le lit. « Moi je milite pour que les gauchistes s’emparent de ces manifs-là, tranche Jude. Au début du mouvement, il y avait bien dix mille personnes dans la rue à Montpellier. Une occasion unique  ! » Et d’ajouter : « J’ai l’impression qu’on a loupé le coche. »

Émilien Bernard

* Prénoms modifiés


- Cet article fait partie du dossier "La grande choucroute complotiste", publié dans le numéro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Notes


[2Institut hospitalo-universitaire, dont Raoult est le patron.

[3Lire par exemple « Louis Fouché, gourou d’une pépinière d’extrême droite », Lundi matin (10/06/2021).

[4Des profils qu’on retrouverait dans de nombreux cortèges. Voir à cet égard l’étude menée par l’historien Nicolas Lebourg : « Manifestants anti-passe de Perpignan, qui êtes-vous ? », Made in Perpignan (12/08/2021).

[6Lire à ce sujet« Changement d’ambiance chez les anti-pass de Montpellier », Le Poing (29/08/2021).



1 commentaire(s)
  • Le 14 octobre 2021 à 14h30, par AB -

    Bonjour, Précisons que l’article cité en note 3, "Louis Fouché, gourou d’un pépinière d’extrême-droite" n’est pas originalement issu de Lundi matin mais de la Horde sous le titre Qui sont les animateurs de Reinfocovid (ici : https://lahorde.samizdat.net/Qui-sont-les-animateurs-de-Reinfocovid). La nuance est de rigueur car l’article à été tronqué sur Lundi matin. La mise au point de la Horde dit : "L’article ne se terminait donc pas par un appel confus à "tracer des lignes" mais par celui bien plus clair de "tracer une ligne nette entre nous et tous les groupes qui se montrent complaisant avec le racisme et le fascisme", ainsi que par une invitation à rejoindre les mobilisations antifascistes du 12 juin." Ce qui change tout.

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