Aïe tech #1

La sécession des siliconés

Dans cette nouvelle chronique, les mirages de la technologie dévoileront leurs avatars les plus néfastes. Comme tour de chauffe, on sonde l’état d’esprit des nababs de la Silicon Valley concernant le futur. Constat : ils ne pensent qu’à une chose, sauver leur peau face aux catastrophes en approche. Pas fastoche.

C’est une tendance qui se confirme depuis plusieurs années : les milliardaires de la Silicon Valley ont un gros faible pour la Nouvelle-Zélande. Le cofondateur de Google, Larry Page, y a ainsi acquis à prix d’or un permis de résidence en 2021. Celui de Paypal, Peter Thiel, a « acheté » dès 2011 la nationalité du pays et projette d’y construire un gigantesque palais-bunker. Pour les paysages ? Pas vraiment. Comme l’a admis en 2017 au New Yorker 1 le cofondateur de LinkedIn Reid Hoffman, la Nouvelle-Zélande est pour eux « un refuge privilégié en cas d’apocalypse ». Et d’assurer que près de la moitié des riches élites de la Silicon Valley possèdent ce type « d’assurance pour l’apocalypse ».

En clair : les pontes de la tech’ ont les chocottes du futur. Que ce soit Elon Musk visant Mars ou Ray Kurzweil prévoyant de télécharger son âme dans le cloud, ils paniquent, en quête d’une porte de sortie. Mais il y a un hic. Comme l’explique l’essayiste Douglas Rushkoff dans un bouquin inédit en France, Survival of the Richest (2022), ils commencent à comprendre qu’un bunker luxueux ou une navette spatiale ne suffira pas à sauver leurs miches. Ballot.

Rushkoff raconte ainsi que cinq géants de la tech’ l’ont payé pour une conférence privée. Leurs questions ? Toutes tournées sur les manières d’échapper au grand boum. Alaska ou Nouvelle-Zélande ? Quid des nappes phréatiques ? Et surtout : « Comment maintenir leur autorité sur leurs forces de sécurité après l’événement ? » L’un d’eux explique ainsi qu’il a sous la main douze soldats surentraînés mais qu’il craint le moment où, enfermé dans son super-bunker avec ses robocops, ceux-ci se rendront compte que son autorité ne tient plus à rien – eh ouais mon gars, there will be blood.

En réponse, Rushkoff tente de les convaincre que leur seule chance serait de descendre de leur piédestal. «  J’ai essayé d’apporter des arguments pro-sociaux, visant le partenariat et la solidarité », écrit-il, décrivant le regard éberlué de ces maîtres du monde : tu nous prends pour des hippies ? Car, dans la Silicon Valley, les utopies post-babos de l’Internet libre ont depuis longtemps cédé la place à une course en avant ultralibérale. Au bout du processus : des sociopathes.

Pour Rushkoff, leurs œillères sont la parfaite incarnation de la mentalité morbide régnant sur la Silicon Valley : « Ils ont succombé à un état d’esprit où “gagner” signifie posséder assez d’argent pour s’isoler eux-mêmes des dommages qu’ils créent. »

Soufflant dans les trompettes du solutionnisme technologique, convaincus qu’ils sont en charge de la destinée du monde, ayant parfaitement intégré qu’il était aisé d’invisibiliser les damnés de la Terre-machine (le pan productif et écocidaire de leurs joujoux connectés), ils butent cependant sur un constat : un jour, si leur monde s’effrite, ces damnés se retourneront contre eux. Vivement.

Émilien Bernard


1 « Doomsday prep for the super rich » (22/01/17).

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CQFD n°213 (octobre 2022)

Dans ce numéro, un dossier sur l’inflation : « Les poches vides & la rage au ventre ». Mais aussi un appel à soutien, l’audacieuse tentative de la Quadrature du Net qui cherche à faire interdire la vidéosurveillance partout en France, un reportage dans une bourgade portugaise en lutte pour préserver des terres collectives face à une mine de lithium, une analyse sur l’Italie postfasciste...

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