CQFD

Mexique : candidature indigène

Un coup de poker électoral ?


paru dans CQFD n°154 (mai 2017), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Mais quelle mouche a piqué les zapatistes ? Alors qu’ici la France s’abandonne au naufrage universel à deux tours, voilà que l’EZLN a proposé à ses frères et sœurs du Congrès national indigène (CNI) de présenter une candidate aux présidentielles de 2018.

Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

De retour du Mexique, Annette et George Lapierre ont été invités par l’association Mut Vitz 13 [1] à un apéro-repas durant lequel ils ont été bombardés de questions sur la proposition zapatiste de candidature indigène aux prochaines élections présidentielles. Les Indiens rebelles du Chiapas sont-ils devenus fous, eux qui, loin des rouages corrompus de la politique institutionnelle, ont parié sur la construction d’une autonomie pratique, à la fois politique, culturelle, sanitaire, éducative et alimentaire ?

Après moult débats, le CNI, réuni en 5e congrès du 14 au 17 octobre 2016 à San Cristóbal de las Casas pour célébrer ses vingt ans d’existence, a adopté la proposition, non sans l’enrichir d’une autre idée : nommer un Conseil indigène de gouvernement, où siègeraient des binômes homme-femme représentant toutes les communautés, assemblées et autres composantes du CNI – comme par exemple l’assemblée de la région Chontale en lutte contre un projet minier ou celle des taxis de Xochimilco, dans la banlieue sud de la capitale. Ce Conseil indigène de gouvernement – et non pas conseil de gouvernement indigène, la nuance est de taille ! – accompagnerait la candidate dans tout le processus électoral. « Le CNI se déclare en assemblée permanente et consultera ses peuples, tribus, nations et quartiers sur l’opportunité de former un Conseil indigène de gouvernement, représenté par une candidate indigène aux élections présidentielles de 2018. » Lors de la restitution publique des débats au caracol d’Oventic, une déléguée à la voix tremblante de froid a déclaré depuis la tribune : « Nous avons cherché et trouvé entre nous un accord révolutionnaire. Révolutionnaire parce qu’il révolutionne nos esprits, nos sentiments et nos cœurs. » Puis le sous-commandant Moisés a conclu : « Il faut savoir abandonner ce qui ne nous sert plus, ce qui ne nous aide pas, ce qui ne nous unit pas. »

Comment faut-il interpréter ces mots ? S’inscrire, même symboliquement, dans un processus électoral, annonce-t-il un prochain abandon des armes – qui, pour les zapatistes, n’ont plus été utilisées depuis le cessez-le-feu du 6 janvier 1994 ? Ce serait sous-estimer la violence du conf lit qui ensanglante le Mexique depuis 2006 au nom de la guerre au narcotrafic. Ce serait méconnaître le caractère armé des victoires de l’autodéfense populaire, que ce soit à Cherán, à Ostula ou dans les montagnes du Guerrero avec l’expérience de la police communautaire.

Les zapatistes ont-ils tiré les leçons de l’échec de la Otra campaña ? Lors de la campagne présidentielle de 2006, alors qu’ils avaient conçu une stratégie radicalement anti-électorale, le sub Marcos et l’EZLN s’étaient laissé piéger par la polémique politicienne, s’affrontant publiquement à la candidature de gauche de López Obrador et s’aliénant du même coup la sympathie des intellectuels et des classes moyennes séduits par la langue et le discours zapatistes depuis le soulèvement du 1er janvier 1994.

Cette candidature indigène pour 2018, si elle est adoptée, devra bien au contraire ignorer ces polémiques stériles – qui n’ont pas manqué de s’abattre sitôt le projet connu –, pour se centrer sur la mise en avant de pratiques d’auto-gouvernement et de luttes pour la défense de la terre et des territoires. Le but de la candidate choisie ne sera pas d’être élue, mais de porter la voix des résistances indiennes dans l’arène de la politique nationale, dans les médias, au coeur d’une légalité d’État qui mène depuis toujours une sale guerre contre le Mexique indigène et paysan, contre le Mexique d’en-bas.

Un autre doute s’exprime : la Otra campaña avait éloigné les intellos et la société civile pro-López Obrador des zapatistes. Cette candidature ne va-t-elle pas leur aliéner la jeunesse et leurs soutiens libertaires, profondément anti-électoralistes ? À l’opposé, beaucoup de mères et de pères, parmi ceux qui sont impliqués dans les luttes sociales, voient cette dynamique d’un bon oeil, car ils craignent que leurs enfants, révoltés par la violence de l’État, ne fassent le choix des armes et ne se lancent dans une aventure de guérillas qui s’est, par le passé, avérée suicidaire, avec son engrenage de clandestinité, disparitions, tortures, exécutions… Le massacre des 43 normaliens d’Ayotzinapa en septembre 2014 a probablement été commis pour briser la vitalité de cette jeunesse.

Cette candidature se présente comme un choix tactique dans un moment de grande adversité. Elle fait une incursion dans le domaine de la légalité de l’État pour se rendre visible et élargir les alliances. Car au Mexique, la situation a gravement empiré. On assiste à une offensive généralisée des multinationales pour mettre la main sur les ressources naturelles pas encore exploitées – eau, vent, pétrole, minerai… Parallèlement, les narco-cartels se livrent à de sanglants affrontements pour le contrôle de la production et de l’acheminement des drogues vers le marché US, couplés avec de nouvelles activités criminelles telles que le racket, les rapts, la contrebande d’armes… La répression policière – et militaire – contre les mouvements sociaux et la population en général avance en collusion avec la barbarie des narcos, comme on l’a vu avec la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa.

L’autodéfense indigène à Cherán et Ostula au Michoacán, la police communautaire sur la Costa chica et dans la région Montaña du Guerrero, l’autonomie zapatiste au Chiapas, les résistances dans l’isthme de Tehuantepec contre l’industrie éolienne… Ces expériences sont aussi vivaces que fragiles tant le mouvement social se voit soumis à la répression, à la récupération partisane, à la corruption ou à l’assassinat de ses leaders. Élargir le spectre de ceux et celles qui peuvent se reconnaître dans ces idées devient vital.

La candidature collective du CNI serait donc un pari, une tentative d’échec et mat, comme souvent depuis le soulèvement du 1er janvier 1994. Un coup de poker dans une partie mal engagée, où les cartes sont pipées par un pouvoir qui ne respecte même pas ses propres règles du jeu. L’idée première est de rompre l’isolement. Même la presse de gauche, comme La Jornada, ignore le Mexique indigène en rébellion. Elle n’a pas pardonné que ce Mexique-là vienne bousculer ses illusions électorales [2].

Il s’agit aussi de revitaliser l’union des peuples en résistance. « Le CNI est devenu un mur des lamentations », regrettait un délégué au 5e congrès. « Trop souvent nous sommes venus nous plaindre, pleurer, bercer nos douleurs, mais aujourd’hui, l’heure est venue, ils ne vont plus pouvoir nous ignorer ! », abondait une autre déléguée. « Nous avions besoin de faire un pas en avant pour faire reculer le gouvernement par surprise », précisait l’un de ses compagnons.

Une nouvelle loi permet en effet de présenter un candidat indépendant des partis, du moment qu’il a recueilli suffisamment de signatures dans un nombre minimum d’États. Le CNI ne toucherait pas, a priori, aux fonds électoraux octroyés par l’État aux candidats. Les zapatistes n’iraient pas voter, car ils ne sont pas inscrits sur les listes électorales… Les autres communautés ou assemblées choisiraient de le faire ou pas, suivant leur situation et leur sensibilité. Mais nombre d’entre leurs membres auront du mal à faire le pas : s’inscrire sur ces listes, c’est aussi s’exposer, se laisser ficher par l’administration…

Lors du 5econgrès, un délégué des vendeurs ambulants de Mexico est venu exprimer leur volonté d’intégrer le futur Conseil de gouvernement. Avec les taxis de Xochimilco, ils font la preuve que la proposition n’est pas vouée à rester enfermée dans une identité à caractère ethnique. Ce projet, qui doit encore être validé par les communautés, provoque encore de nombreux débats. À Cherán, où la ville s’est mise en commune après avoir chassé les narcos, les assemblées de quartier hésitent, ne voulant pas perdre la maîtrise de leur histoire. On craint que le processus n’échappe aux communautés, à la base. En revanche, pour ceux et celles qui se sont d’ores et déjà emparés du nouveau cri de ralliement zapatiste, il s’agit de rendre audible une parole. Celle de plusieurs mondes possibles et d’une alternative sociale au chaos.

Bruno Le Dantec

Notes


[1Mut Vitz 13 distribue en région marseillaise les cafés produits par les coopératives zapatistes.

[2De la candidature de Cuauhtémoc Cárdenas à celle de López Obrador, la gauche mexicaine a systématiquement été spoliée de ses victoires par des fraudes électorales.



Ajouter un commentaire

Par Bruno Le Dantec


Dans le même numéro


1 | 2 | 3 | 4 | 5

Voir





Anciens numéros



Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage pour mobiles