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Quand le musée fait la ville

Picasso à Perpignan


paru dans CQFD n°156 (juillet-août 2017), rubrique , par Sébastien Navarro, illustré par
mis en ligne le 16/01/2020 - commentaires

Ville pauvre, Perpignan a décidé de jouer dans la cour des grandes et s’offre (temporairement) Picasso pour gagner en attractivité touristique. En attendant de virer un jour ces gueux dont la présence reste une insulte à son centre historique.

Par Ruoyi Jin {JPEG}

Place Rigaud à Perpignan. 40° à l’ombre, le béton prêt à bouillir. La terrasse de la Brasserie Rigaud déserte ; tout autour, les derniers bars ont baissé le rideau depuis des lustres. Place Rigaud, zone grise. D’un côté, les rues de l’Argenterie et du Théâtre, qui descendent vers les quartiers bourgeois où touristes et chalands font chauffer la carte bleue. De l’autre, les rues Petite la Real, de la Fusterie et Émile-Zola, qui s’enfoncent dans les quartiers populaires où une plèbe bigarrée bricole sa dèche au jour le jour. Pour comprendre Perpignan, il faut se représenter un territoire où la ségrégation spatiale a été intégrée par chacun. Gitans, Arabes, blancos, zonards, rupins, bobos. Chacun sait où est son quartier, sa zone de vie. Nul besoin de périph’ ou de mur pour délimiter les frontières : la cartographie sociale s’expérimente d’elle-même en parcourant la ville. Il suffit d’une rue, d’un carrefour pour passer d’une zone aisée à une friche aux vitrines condamnées et aux fades odeurs de pisse. Bien sûr, le processus de ghettoïsation n’a rien d’étanche : des velléités de mixité sociale bourgeonnent çà et là. Mais les fondations d’un violent parcage humain demeurent.

Pour la mairie, le défi est là : virer cette masse de pauvres qui squattent une partie de la vieille ville. On sait combien les touristes sont friands de ruelles moyenâgeuses et d’immeubles trapus. La patrimonialisation des centres historiques est ce nouveau su-sucre dans laquelle les villes investissent pour attirer les devises étrangères : le moindre bout de rempart, la moindre vieille pierre est mise en valeur pour ré-ancrer la ville dans un passé prestigieux où se réinvente quelque gloriole locale. Une « mise en art » [1] assurée par aménageurs et décideurs politiques.

Gitans vs étudiants

Place Rigaud, on y revient. Le collectif « Citoyennes et citoyens solidaires » a bardé les lieux de calicots où se lisent des doléances. Exemple : « Le centre-ville est en train de mourir car il n’y a pas assez de lieux sociaux ». Un restaurateur agrippé à son micro met en garde : « Si ça continue, on va tous crever ! » Depuis des années, l’épidémie continue : boutiques et enseignes ferment les unes après les autres dans le cœur de ville. En cause, la paupérisation de la population et la densité des grandes surfaces en périphérie urbaine. Infatigable militante, Stéphanie parle du dernier hochet en date de la municipalité pour ressusciter le cadavre perpignanais : « La mairie a le projet de faire venir 1 500 étudiants en centre-ville. Plutôt que de réhabiliter le vieux centre pour que les gens y vivent dans des conditions décentes avec des commerces à taille humaine et des infrastructures sociales, on pousse les classes populaires vers la sortie. » Le quartier Saint-Jacques, où réside la communauté gitane, voit d’un œil assez inquiet la future arrivée d’étudiants aux portes de son home sweet home délabré. « Les Gitans sont conscients du risque d’embourgeoisement de leur quartier. Ils sont chez eux et préviennent que ça risque de mal se passer. On sait qu’au nom d’une prétendue mixité sociale, on chasse les pauvres hors de la ville », résume Josiane, enseignante.

Si la manne étudiante est un atout non négligeable dans la reconquête des quartiers populaires, l’autre mâchoire de l’étau « gentrificateur » est plus sournoise. Depuis quelques mois, des panneaux munis de pictogrammes à forme de piéton farcissent la ville, indiquant en minutes les temps de trajet pour rejoindre tel site digne d’intérêt touristique : la Casa Xanxo, la cathédrale, le Castillet, etc. Un processus de muséification se dessine sous nos yeux : des grappes de touristes, le nez collé à leur plan, arpentent des venelles typiques (et authentiquement miséreuses !) sous l’œil apaisant de presque 200 caméras de vidéosurveillance. La ville offerte aux sucs gastriques des tour-opérateurs. Un phénomène qui n’a rien de nouveau, mais qui connaît ces dernières années un inquiétant processus d’accélération. Le 24 juin, le musée Rigaud rouvrait ses portes après un lifting à plus de 9 millions d’euros. En guise de guest-star : une cinquantaine de tableaux de Picasso himself. Avant d’être recyclé en monospace Citroën, le peintre a séjourné dans la cité catalane au détour des années 1950. Voilà pour l’alibi. Il n’en fallait pas plus pour récupérer l’aura du peintre andalou et saturer l’espace public d’affiches annonçant cet incontournable ramdam artistico-publicitaire.

Devant un énième caoua, le journaliste Nicolas Caudeville [2] prend un air délicieusement narquois : « Tout ça n’est qu’une grossière affaire de merchandising. La mairie a fermé l’année dernière l’école des Beaux-Arts, qui aurait eu 200 ans cette année, car elle ne rapportait rien. Perpignan est une ville pauvre économiquement, parce qu’il n’y a pas d’industrie et de commerce. Donc la seule solution, comme pour tout pays du tiers-monde, c’est le tourisme. Pourquoi le patrimoine ? Ben déjà, parce qu’il y en a un ! Et puis le patrimoine, c’est contrôlable : c’est pas une vieille pierre qui va manifester ou prendre position. Au contraire, ça fait tourner le BTP. À Perpignan, quand on leur parle de culture, ils ne sortent pas leur revolver mais leur bétonnière. »

« Une vaccine de culture »

En 2011 sortait de terre le théâtre de l’Archipel. Ensemble architectural imaginé par Jean Nouvel – vu de loin, le machin ressemble à une grosse couille de mammouth et délire mégalomaniaque du maire précédent, Jean-Paul Alduy. « C’est un investissement pour les générations futures. Pour réussir, il faut être ambitieux. Ce théâtre sera à Perpignan ce que le Guggenheim est à Bilbao », s’enflammait l’édile de centre droit [3]. Parlons-en, des générations futures : un partenariat public-privé sur trente ans, chiffré à quelque 44 millions d’euros, avec un montage financier tellement limpide que la Cour des comptes est venue tirer la sonnette d’alarme en 2013... Mais pour la baronnie perpignanaise, la captation touristique impliquait de booster l’image de l’indolente préfecture des Pyrénées-Orientales. Chez la voisine Barcelone, la manne touristique pèserait dans les 2 milliards d’euros. On pourrait pas s’offrir le luxe de quelques miettes ? « Ici, la culture, c’est du folklore, poursuit un Caudeville en grande forme caustique. Le folklore, c’est la culture sans le danger de la culture. C’est une vaccine de culture. C’est pas Picasso qui va leur cracher à la gueule. Y a aucun risque. Picasso, on sait que ça rapporte, on fait comme toutes les grandes villes. Et on organise ça au musée Rigaud alors qu’on aurait pu faire une expo Rigaud ! Ce n’était pas n’importe qui, Rigaud. Début XVIIIe siècle, le portraitiste a mis en majesté l’absolutisme royal. Rigaud nous a fait le portrait en pied de Louis XIV alors qu’il était Roi-Soleil. C’était un propagandiste, c’était le Goeb-bels catalan ! » Rires.

Place Rigaud, dernière. Fichée à côté d’une agence immobilière, la galerie d’art Artrial. Local discret et étroit qui a inauguré le 20 juin l’accrochage de « deux artistes exceptionnels et internationaux : Philippe Dequesne, peintre, est présent en permanence à New York City, à Paris et Bruxelles, tandis que le sculpteur Philippe Gauberti arpente les tapis rouges de Cannes et Megève ». La galerie Artrial ne s’adresse pas aux bourses plates du coin. Au sein d’un environnement de misère, elle est un abcès bourgeois qui fait le pari d’une future montée en gamme du quartier. Pas du goût de Pierre Guyot. Chapeau noir et voix ravaudée à la Gauldo, l’artiste-peintre traîne sa mauvaise humeur. Mais se marre quand même : il détient une lettre où Picasso avoue s’être foutu de la gueule du monde avec le cubisme. Guyot vit de ses œuvres. Difficilement. Pendant des années, il a été à la manœuvre pour faire vivre des galeries indépendantes avec des artistes locaux. Il lâche : « La peinture est maquée par le système bancaire. Je me bats dans mon coin et les emmerde superbement. Je leur dois rien. »

Sébastien Navarro

À lire aussi

- « Tentative de putsch à la place du Puig » : comment la mairie de Perpignan tente de faire main basse sur le quartier gitan, CQFD n°168 (septembre 2018).


Notes


[1Sur le sujet, lire Enrichissement. Une critique de la marchandise de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre (Gallimard, février 2017).

[3Dans Le Point du 10/10/2011.



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