Contre la complicité répressive

Les révolutionnaires soudanais bousculent l’Europe forteresse

Depuis Paris, le collectif d’exilés soudanais Activists Sudanese United Against Dictatorships (Asuad1) alerte sur la situation au Soudan. Et dénonce les responsabilités de l’Europe dans l’essor de la junte militaire, via le financement d’une police anti-migratoire dans la Corne de l’Afrique.

Le dimanche 20 janvier, place du Trocadéro, les projecteurs étaient braqués sur la première action du collectif Asuad : une mise en scène vivante inspirée du tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, que l’on distinguait à travers des fumigènes rouge sang. « En quelques heures, le live Facebook a été vu 30 000 fois. Cela faisait un mois que la révolution avait éclaté et personne n’en parlait. Le dictateur Omar Al Bachir était traité comme un allié des États européens. On voulait sortir du sentiment d’impuissance et montrer l’engagement de la diaspora. Grâce à Internet, on a piraté la propagande d’État en Europe », nous explique un membre du collectif.

Au Soudan, après le choc du massacre du 3 juin (128 personnes tuées sur la place Al Qiyadah à Khartoum, lors de la dispersion du sit-in révolutionnaire), suivie de la censure d’Internet, la révolte s’est réorganisée dans les comités de quartier. De nouveaux chants s’élèvent des manifestations : « C’est toi ou ton pays : prépare ton cercueil ! », « On ne demande pas des moyens, on les prend ! » Le serment de la diaspora, c’est d’attirer l’attention du monde et « de faire cesser la complicité de l’Europe avec ces dirigeants qui nous massacrent. Si cela arrivait en France, le monde entier s’indignerait. Mais ce silence-là, c’est le résultat de ce que les États ne veulent pas dévoiler », poursuit notre interlocuteur.

Précisément, l’Union européenne (UE) pourrait bien être compromise avec les Rapid Support Forces (RSF) à l’origine de la tuerie du 3 juin. Accusées de crimes de masse au Darfour, ces milices se seraient officialisées, formées et armées dès 2014, grâce à un pactole européen de 400 millions d’euros tiré du « Processus de Khartoum ». Dans la balance, le contrôle de la frontière soudano-libyenne, des équipements sécuritaires et les conseils des agences Frontex et Interpol via le Rock (Centre opérationnel régional de Khartoum). En 2018, cette sous-traitance de la police anti-migratoire était assumée par le patron des RSF, le général Hemetti, qui a pu claironner : « Nous faisons le travail à la place de l’Union européenne ! » Laquelle ne s’offusque pas de ses vieilles habitudes répressives.

Après la chute d’Al Bachir le 11 avril dernier, le pays est tombé sous la coupe de Hemetti. Pourtant, le Soudan continue d’être traité en tant que partenaire, comme le centre névralgique des migrations de la Corne de l’Afrique : « En Europe, on parle des migrants comme quelque chose à contrôler. En plein bain de sang, la France tente d’expulser au Soudan !2 Mais nos déplacements, qui deviennent un problème pour l’Europe au point qu’elle en ouvre son portefeuille, sont la conséquence de sa collusion avec nos dirigeants », s’indigne-t-on chez Asuad, pour qui les accords avec l’UE ont renforcé les capacités de la dictature soudanaise à mater la population.

L’autre objectif contre-révolutionnaire de l’UE est d’honorer son alliance avec l’Arabie saoudite, « qui a des intérêts financiers au Soudan et veut conserver un allié islamiste, arabe dans la région ». On ne sera pas surpris de retrouver 30 000 membres des milices RSF soudanaises enrôlés dans la guerre au Yémen, dont de nombreux enfants soldats. Utilisant, allez savoir, des armes made in France3 ?

En face, les soutiens populaires affichés à Accra, Nairobi, Tunis et au sein des mouvements afro-américains sont significatifs de la résonance panafricaine de la lutte soudanaise, qui tente d’échapper aux déterminismes géostratégiques et sécuritaires en Afrique. « Notre lutte n’est pas isolée. Beaucoup de peuples africains subissent des régimes semblables, pointe notre interlocuteur du collectif Asuad. Mais nous avons besoin de soutiens ici, en Europe, qui refusent les complicités d’État. »

Oum Ziad

Le 30 juin, des manifestations massives ont repris un peu partout dans le pays. Le lendemain, à l’heure où nous bouclions ce numéro, le bilan de la répression s’élevait à au moins sept morts.


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1 En français : « Activistes soudanais unis contre les dictatures ».

2 Parmi ces expulsions, celle de Gibril, conduit à l’aéroport de Roissy le 20 mars 2019 et effectivement renvoyé au Soudan. Le 12 juin, celle de Salah a pu être évitée in extremis grâce à une mobilisation.

3 En avril, Disclose révélait les conditions de livraison d’armes françaises au Yémen dans l’enquête « Made in France : cartographie d’un mensonge d’État ».

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