Luttes balkaniques
À zagreb, pogo anti-facho !
Sous un ciel bleu et un soleil de fin d’après-midi qui rougit les peaux, quelques milliers de personnes occupent les pelouses des quais de la Save. Il est 17 heures 30, nous arrivons devant Močvara à Zagreb, un club aux allures de hangar timbré d’une fresque murale au message explicite : « Ne travaillez jamais », écrit en français. Une foule intergénérationnelle venue de toute l’ex-Yougoslavie et d’ailleurs se retrouve pour pique-niquer autour de cinq bûchers. Certains jouent au frisbee pendant que des bambins se roulent dans l’herbe, hilares. D’autres déambulent entre les tables de collectifs militants, la cantine où l’on sert une soupe de haricots et la scène principale. Prises de paroles, conférences ou encore tables rondes s’y succèdent, allant du combat antifasciste des Partisans yougoslaves à la défense des réfugiés, en passant par le soutien à la Palestine.
« L’inclusion est un élément fondamental de l’antifascisme : c’est un combat pour les droits de toutes les minorités de notre société »
Des performances artistiques fleurissent à l’ombre de la bannière « Ujedni protiv fašizma » (« Unis contre le fascisme »). Bienvenus aux Trnjanski kresovi (Les feux de joie de Trnje1), l’événement qui commémore la libération de Zagreb du joug fasciste le 8 mai 1945.
« Au cours de l’année écoulée, nous avons constaté comment les Oustachis [une milice séparatiste fondée en 1930, soutien de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste ayant commis des massacres de Serbes, Tziganes et Juifs — ndlr] sont ouvertement glorifiés et réhabilités depuis les bancs du Parlement, les scènes de concert et les tribunes des supporters de foot, avec le soutien inconditionnel des autorités et de certaines institutions », écrit le réseau des femmes antifascistes de Zagreb (Mreža Antifašistkinja Zagreba – MAZ), organisateur des Trnjanski kresovi, dans un post Instagram. « Des groupes d’extrême droite profèrent des menaces à l’encontre de la minorité nationale serbe, des journalistes et des militants. Les agressions et les vols visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans les rues de nos villes. »
Le public lâche quelques larmes à l’écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l’identité yougoslave
Plus tôt dans l’après-midi, nous nous sommes immergés dans cette ambiance nauséabonde. Alors que nous flânons dans le centre-ville de Zagreb, nous croisons la « marche pour la vie », une manifestation anti-avortement. Nous feignons à peine notre surprise à la vue d’une bonne sœur portant une pancarte : « Ceci est un choix », accompagné de deux glaces – « Ceci est un enfant » accompagné d’un fœtus. Pire, à la fin du rassemblement, la foule se rassemble dans le parc Zrinjevac pour une petite session musicale. Et là, SURPRISE ! Marko Perković, dit « Thompson », monte sur la scène. Interdit de se produire dans plusieurs pays, il est tout simplement le chanteur le plus populaire de Croatie. En juillet 2025, il a organisé le plus grand concert de l’histoire du pays à l’hippodrome de Zagreb avec environ 450 000 personnes présentes. Des saluts nazis avaient rythmé la soirée et Thompson s’était même laissé aller à envoyer un « Za Dom – Spremni ! » (« Pour la patrie – Prêts ! »), la devise des Oustachis, reprise en cœur par la foule. Nous prenons rapidement la poudre d’escampette en direction de Močvara !
Fondés en 1977 par l’Union de la jeunesse socialiste de Croatie, branche croate de l’organisation des jeunesses communistes yougoslaves, les Trnjanski kresovi s’installent dès le départ sur les quais de la Save. C’est à cet endroit, via le pont de la Liberté, que les Partisans yougoslaves entrent dans la ville le 8 mai 1945 pour libérer Zagreb des Oustachis. Tombés dans l’oubli à la faveur du nationalisme à la fin des années 1980 et des guerres de Yougoslavie qui ont suivi, ce n’est qu’en 2015 que le MAZ remet au goût du jour l’événement en rassemblant plus largement. « L’inclusion est un élément fondamental de l’antifascisme. C’est un combat pour les droits des travailleurs, des femmes, des personnes LGBTQ+ et de toutes les minorités de notre société », explique Kiša Bizović Grgas, membre de MAZ2.
Les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! »
Pour mettre tout ça sur pied, les organisateurs peuvent notamment compter sur des soutiens venant de l’opposition, dont la boussole idéologique s’avère ambiguë, impliquant parfois des personnalités nationalistes. Ils ne se privent d’ailleurs pas de critiquer celle-ci tant elle « aborde l’antifascisme avec malaise et réserve et échoue à former un front commun. »
Vers 20 heures, notre pack de bières et notre pique-nique bien entamés, les feux de joie sont allumés par une torche qui passe de main en main au son des tambours et du cri : « Nous sommes tous antifascistes ! » reprit en cœur dans un élan ritualisé. Plusieurs banderoles sont déployées : « Partisanes et Partisans – Merci ! », « Unis contre le sionisme » ou encore « Unis contre la transphobie ». N’en déplaise à une poignée de fascistes venus perturber l’événement, tenus à distance par un cordon de flics.
Peu après 21 heures, une foule incandescente de fêtards se retrouve dans le club Močvara pour l’« Antifa Night » où s’enchaînent les riffs de guitare de plusieurs groupes croates avant l’arrivée du mythique groupe de punk anarchiste serbe Atheist Rap. À ce moment, le pogo s’intensifie dans une ambiance bienveillante et généreuse. Femmes et hommes s’élancent ou s’enlacent au milieu des flots de bibine virevoltants et parmi les effluves de sueur.
« Des groupes d’extrême droite profèrent des menaces à l’encontre de la minorité nationale serbe, les agressions visant les travailleurs migrants deviennent monnaie courante dans nos villes »
Certains, portés par la foule, reprennent les paroles apprises par cœur oscillant entre critique acérée du nationalisme, antimilitarisme et humour absurde. D’autres lâchent quelques larmes à l’écoute de « Je ne veux pas mourir dans les combats de Sarajevo », ville symbole de l’identité yougoslave et de la coexistence multi-ethnique avant que plus de 10 000 âmes n’y périssent sous les balles et les bombes pendant son siège (1992 – 1996). Nos godasses sont désormais flinguées, mais on ressort plus que jamais reboostés en se rappelant que « tous les systèmes sont les mêmes, seul le bâton change d’étiquette », et qu’« il vaut mieux mener une guerre contre eux qu’un millier de guerres contre nous-mêmes. »3
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.
Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !
1 Nom du quartier où prend place l’événement.
2 Citée dans l’article « Što su Trnjanski kresovi ? », L’Express (08/05/2026).
3 « Palija », Atheist Rap, 2005
Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.
Trouver un point de venteJe veux m'abonner
Faire un don
Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Par
Illustré par Pauline Gillet
Mis en ligne le 20.06.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)
Derniers articles de Eliott Dognon




