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Au grand bazar de l’armement

Des brèves armées


paru dans CQFD n°139 (janvier 2016), rubrique , rubrique , par Iffik Le Guen, l’équipe de CQFD, Mathieu Léonard, Nicolas de La Casinière, illustré par
mis en ligne le 18/03/2018 - commentaires

Surveillance Valley

La grande revue Hors-sol (« Observations critiques depuis la technopole lilloise ») consacre son numéro de janvier (2016) à la question de l’armement (« de l’art de la guerre à l’âge technologique »). L’occasion d’en donner un aperçu avec cet extrait d’une traduction inédite d’un texte sur les liens entre Silicon Valley et armée US.

La technologie de la Silicon Valley a de nombreuses applications sur le champ de bataille, l’armée US l’a remarqué. Depuis le début de la guerre contre le terrorisme mondial, l’armée a, entre autres, des besoins grandissants en termes d’espionnage high-tech. “L’un des défis clefs pour l’armée est de fournir les capacités d’analyser l’énorme quantité de données collectées” note un rapport du GAO [organisme du Congrès des États-Unis qui contrôle les comptes publics]. La prolifération des drones, les opérations anti-insurrectionnelles, les systèmes sophistiqués de renseignement-surveillance-reconnaissance (ISR) ainsi que les nouvelles technologies et capteurs ont changé la manière d’utiliser l’espionnage dans les campagnes anti-insurrectionnelles d’Irak et d’Afghanistan ou les opérations anti-terroristes au Pakistan, en Somalie au Yémen et dans les autres pays.

Les guerres irrégulières contre les groupes insurgés et terroristes présentent deux problèmes – trouver les ennemis et les tuer. Parce que ces groupes savent se mêler à la population locale dont ils font souvent partie. Les armes robotiques, tels que les drones, offrent “une solution asymétrique à un problème asymétrique”, selon un cadre de Foster-Miller cité dans le livre de P.W. Singer, Wired for War [Câblé pour le Combat]. Les drones peuvent rester longtemps en vol stationnaire au-dessus d’un territoire et frapper une cible sur commande sans mettre les troupes américaines en danger, ce qui les rend très attrayants.

Aussi, l’armée US et les agences de renseignements comptent de plus en plus sur l’espionnage des signaux pour résoudre le problème. C’est un moyen de contrôler les signaux électroniques comme les appels téléphoniques ou radio, les e-mails, les signaux radars, etc. Les analystes ou les troupes sur le terrain collectent et analysent les communications électroniques et les données géospatiales des adversaires pour les localiser, établir un schéma de leur comportement et procéder à leur élimination. Robert Steele, ancien marine, officier traitant de la CIA, et actuel défenseur du renseignement open source, explique l’utilité de cet espionnage. “L’espionnage des signaux consiste principalement à repérer des points et à les lier entre eux, sans chercher à savoir ce que ces points racontent. Combiné à leur historique, en particulier des moments où les points se rencontrent, par exemple quand un téléphone portable noir (non identifié) est proche d’un autre téléphone blanc (connu), de sorte que le noir, lui, soit identifié par extension, l’analyse rend possible la ‘schématisation’ de l’activité humaine relativement aux caches d’armes, aux mosquées, aux réunions, etc”, dit-il, dans un entretien par e-mail. Steele ajoute que “le seul avantage” de ce type d’espionnage “est qu’il est très très cher, de quoi garnir l’assiette au beurre et amortir les frais généraux des entreprises.” 

« Comment Google et la Sillicon Valley contribuent au maintien de l’Empire américain », Adam Hudson, AlterNet, 19 août 2014. Traduction de l’anglais par Oscar.

Par L.L. de Mars. {JPEG}

L’ordre, de toutes ses forces

Aux États-Unis, au Canada et en Europe, la répression des manifs s’anticipe, s’affine et se militarise à grands pas de l’oie. La Canadienne Lesley J. Wood propose un tour d’horizon de l’inventivité des forces de l’ordre.

JPEGApprenez à décoder le parler flicard. La « neutralisation stratégique », ou « incapacitation stratégique », consiste à cueillir des militants avant un sommet – genre G8 –, et les coller en garde à vue préventive le temps que se déroule le raout des grands de ce monde. Le manifestant a tort de refuser la « gestion négociée » qui passe par l’autorisation de défiler et le parcours agréé : en Amérique du Nord, les cops transforment ce refus en critère officiel de « menace », indicateur d’une dangerosité justifiant la répression, voire déterminant l’illégalité des manifs. Refuser de négocier est même devenu une étape permettant de criminaliser un événement de rue avant même qu’il n’ait lieu. Présentés comme imprévisibles et donc menaçants, les manifestants doivent être arrêtés en amont, exactement comme les terroristes. Dans l’histoire croisée des polices et des actions de rue, le blocage du sommet de Seattle en 1999 [1] est manifestement l’année zéro, la honte de la police prise en défaut ! Ce qui a ouvert la voie à une nouvelle culture s’appuyant sur l’innovation, le renseignement et les prétendues armes « sublétales » qui, derrière la dénomination d’armement « rhéostatique », ne font que graduer leur impact et baladent le curseur entre la blessure et la mort.

Prof de socio à Toronto mais aussi militante altermondialiste, la Canadienne Lesley J. Wood analyse dans Mater la meute les polices locales canadiennes et étasuniennes qui, peu soumises à la tutelle du politique, développent des options tactiques et technologiques plus ou moins autonomes. Usage du gaz au poivre (qui remplace le gaz lacrymogène en Amérique du Nord), du Taser, arrestations préventives, barrières hautes fermant les rues et clôturant des périmètres interdits, ou déterminant à l’inverse des enclos limitant toute allée et venue hors du périmètre. Canons à son, grenades incapacitantes, balles en caoutchouc dur, et infiltrations vieilles comme la flicaille complètent l’attirail. Lequel est variable d’une grande ville à l’autre, sans doctrine nationale unifiée. Et on a vu le résultat, par exemple, lors des émeutes de Ferguson en 2014 [2].

La montée en puissance de leur pouvoir est liée à une culture partagée avec le secteur privé de l’économie de la répression. À l’affut des innovations techniques, les cops côtoient dans les conférences et salons professionnels les fournisseurs de matériel anti-émeute, les industriels et experts du sécuritaire. Armement, équipement, déploiements et mouvements de police pour encadrer les manifs adoptent de plus en plus le registre de la guerre.

Ce n’est toutefois pas une nouveauté, souligne Mathieu Rigouste dans la postface de cet ouvrage. Écrite avant l’état d’urgence, elle rappelle la filiation de l’appareil répressif tricolore avec l’héritage colonial, la Bataille d’Alger en 1957 et la répression des militants algériens en France.

Reste que deux logiques se côtoient. D’une part, les industriels du sécuritaire ont tout intérêt au maintien de cette colère sociale qui alimente leur marché. D’autre part, les États parient sur la peur comme instrument de contrôle et de domination. Et, malheureusement pour les opposants aux puissants, les deux ne sont pas incompatibles !

Par Nicolas de la Casinière.

Et vous trouvez ça drone ?

Ils planchent sur des drones silencieux dotés de caméras vidéo mais aussi thermiques, détectant dans l’obscurité la chaleur émise par toute présence humaine. Ces engins capables de s’accrocher au plafond comme aux vitres sont, paraît-il, «  très utiles dans les cas de raids de police dans des appartements  ». Ces chercheurs toulousains du Groupement d’intérêt scientifique micro-drones lancé en novembre veulent ainsi «  révolutionner le quotidien des Français en matière de sécurité   ». On ne devrait pas laisser ces engins entre les mains de révolutionnaires.

Au Costa Rica, l’invisible armada

Le 30 novembre, au Museo Nacional, dernière prison militaire du Costa Rica, on a fêté le 67e anniversaire de la dissolution de l’armée. C’est bien joli, mais ceux qui bichonnent leur légende antimilitariste ont externalisé la fonction. Ce «  pays sans défense  » a en fait signé, en 1999, des accords de coopération militaire avec les États-Unis, ainsi que l’Islande et les Îles Marshall. Accord élargi en 2010 pour raison de lutte contre le narcotrafic. Pour le mythe, la côte sud du Costa Rica donne toujours sur le Pacifique.

La Gendarmerie impuissante

La gendarmerie a changé de logo en septembre. Finie la grenade à flamme sûrement trop symbolique suite au meurtre de Rémi Fraisse – tué en octobre 2014 par les pandores lors d’un rassemblement contre le barrage Sivens (Tarn) –, place à un genre de croc de boucher mâtiné d’une faucheuse stylisée, avec le slogan «  Une force humaine  ». Sur les forums de pandores, ça râle, dénonçant un «  aileron de requin  », une «  sous-marque d’articles de pêche   », le «  bleu blanc rouge    » honteusement disparu, la perte d’identité, voire un «  manque de virilité  ». Urgent : Gendarmerie cherche logo qui foute la trique.

lol {JPEG}

Le Rafale s’enraye (1)

Longtemps boudé, l’avion de chasse Rafale serait devenu bankable. Mais, depuis quatre ans, la commande de l’Inde de 126 appareils n’aboutit pas. En mai, Dassault a signé pour en fourguer 24 au Qatar, contre 6,3 milliards de dollars. À la clef, il y avait un autre contrat, d’État à État, confidentiel défense – c’est à dire au montant inconnu –, pour former 36 pilotes et une centaine de mécanos au pilotage et au renseignement. Six mois plus tard, le deal est toujours au point mort. Comme cloué au sol, quoi…

Le Rafale s’enraye (2)

Le contrat de formation de l’armée de l’air qatarie accompagnant la vente de Rafale a été curieusement établi par l’Agence du patrimoine immatériel de l’État (APIE), un machin fourre-tout qui se préoccupe habituellement de mécénat, du big data des administrations, de protection des dépôts de marques publiques et quotas d’émissions de gaz à effet de serre. Les bombardements, ce « patrimoine immatériel »…

Turquie : Le temps des loups

Avec un passé pas si lointain de dictature militaire, avec la deuxième armée au sein de l’Otan, avec près de 800 000 personnels d’active, la Turquie est assurément un pays hautement militarisé. Le gouvernement islamo-nationaliste de l’AKP, depuis son accession au pouvoir en 2002, a également renforcé les effectifs de police et la militarisation de cette dernière. Les unités spéciales des forces de police sont désormais équipées de véhicules blindés légers, de bombes à gaz et de mitrailleuses. Selon Eurostat, les effectifs dédiés aux missions de police et de gendarmerie ont progressé de 318 000 en 2003 à 412 000 en 2012. Idem pour le budget de la sûreté qui s’est vu octroyer une augmentation de 9,8 % en 2015. En mars dernier, le gouvernement turc a adopté une série de lois liberticides, le paket [3], laissant le champ libre aux actions de police sans contrôle judiciaire. Autant le dire, le pouvoir turc, avant même qu’il ne rompe le cessez-le-feu décrété en 2013 avec la guérilla kurde du PKK, s’était préparé à la guerre qu’il mène depuis cet été (2015) dans les régions kurdes. Lors des manifestations violentes d’octobre 2014, en soutien à Kobané, qui firent une cinquantaine de morts, le ministre de l’Intérieur, Efkan Ala, avait annoncé la couleur : « On répondra à la violence par une violence bien plus extrême. »

Dans la guerre des rues et des maisons menée dans l’Est anatolien, les unités spéciales de police – unités d’action rapide (RAU, Çevik Kuvvet) et commandos d’opérations spéciales (SOTs, Özel Harekat Timleri) – interviennent désormais en première ligne de concert avec l’armée. Par rapport à une armée majoritairement composée de réservistes, les forces de police envoyées dans les régions kurdes donnent une dimension encore plus politique à la répression. Comme l’indique l’historien Étienne Copeaux, spécialiste de la Turquie, « les inscriptions laissées par les “forces de l’ordre” dans les villes après les couvre-feux [du type “Sois fier d’être un Turc, sinon obéis”] révèlent aussi leur imprégnation par les fascistes du MHP (“ülkücü” : loups gris) ».

En définitive, quelle que soit l’institution qui tient le fusil, « quelle différence cela fait-il pour les victimes de la répression ?, ajoute-t-il. La confusion est telle qu’on emploie presque constamment l’expression “forces de sécurité” incluant armée, gendarmerie, polices, forces spéciales, milices, etc. Cela dit, sans aucunement encenser l’armée régulière, avec les policiers en civil et les milices, c’est toujours pire, car à peine contrôlé. Au Kurdistan, tout cela est inclus dans l’emploi systématique du mot “Devlet”, l’État, pour désigner l’adversaire et l’ennemi. C’est très signifiant car de même que ces forces attaquent la population de leur propre pays comme si elle était étrangère, cette population désigne l’État comme si elle n’en faisait pas partie. »

Par Mathieu Léonard.

Armes de précision : Dans le collimateur du flic global

Le développement d’armes de précision dans le cadre d’une guerre high-tech n’a pas eu pour objectif premier de limiter les pertes civiles. Si pendant la Seconde Guerre mondiale les pontes du Pentagone s’inquiétaient des résultats approximatifs de leurs frappes aériennes – il fallait larguer près de 150 bombes pour être certain qu’une d’entre elles touche une cible de 30 mètres sur 30 -, c’était surtout dans la perspective d’économiser leurs forces. Les 600 000 civils allemands et les 300 000 japonais consumés lors des raids alliés, tous suppôts de régimes fanatiques et sanguinaires, l’avaient bien cherché. Il sera même licite de tester sur eux les premières armes atomiques. Pendant la guerre du Vietnam, l’incapacité des bombardements de l’US Air force à détruire des ponts stratégiques autant que les débuts de médiatisation des pertes dans la flotte amerloque ont précipité l’emploi de munitions guidées par laser. Celles-ci ne représenteront encore qu’un petit pour cent des bombes larguées durant le conflit. La véritable rupture dans l’usage massif de ce type d’armement intervient à la fin des années 1970, lorsque les armées de l’OTAN, conscientes de la disproportion des forces avec le pacte de Varsovie, veulent s’assurer que chaque missile lancé culbute au moins un char rouge.

L’attention nouvelle portée aux « CIVCAS » (pertes civiles) va se préciser à l’occasion des interventions post-guerre froide, entre fascination technologique, considérations éthiques appliquées à la chose militaire et glissement vers la démocratie d’opinion. Dans une perspective fukuyamesque de fin de l’histoire ou huntingtonienne de choc des civilisations, rien ne doit plus arrêter l’expansion de l’ordre libéral. Seulement voilà, la démocratie en guerre au nom de ses idéaux ne peut pas se permettre de massacrer à qui mieux-mieux les populations qu’elle prétend libérer. Dès lors, les états-majors communiquent abondamment sur le missile de croisière qui s’arrête au feu rouge, la bombe qui, entrée par la cheminée, ne pulvérise que le méchant et pas ses enfants, pour atteindre la réduction au strict minimum des dommages collatéraux. Sous les projecteurs de médias omniprésents, de la première guerre du Golfe à l’opération « Allied force » sur le Kosovo et en passant par « Deliberate Force » en Bosnie, il s’agit de démontrer que l’on peut anéantir les armées des pires dictateurs (la licence to kill est, là, totale) tout en affichant zéro perte pour nos braves pioupious comme pour les civils innocents.

Homo homini lupus

La guerre contre le terrorisme, décrétée en 2001, va rendre encore plus nécessaire l’emploi d’engins « discriminants », car elle va se déployer au beau milieu des populations. Le bidasse se transforme peu à peu en super-flic et le conflit mené à l’échelle du globe se mue en une gigantesque chasse à l’homme. Comment identifier à coup sûr le chef kamikaze bardé d’explosifs parmi les joyeux lurons d’une fête de mariage ? Comment l’éliminer en le foudroyant d’une seule frappe ciblée ? Bien sûr, il y a les drones qui tournoient en permanence et les bombes DIME qui criblent d’éclats de tungstène l’imprudent dans un rayon de 10 mètres. Mais, pour le moment, rien ne remplace le sniper, ce loup solitaire ou accompagné d’une meute réduite, se faufilant dans les ruelles de Paris ou de Kaboul pour abattre d’un tir parfait le gibier de potence. Loin de l’image de tueurs à deux balles (« 10 cents killers ») qui leur a longtemps collé à la peau, les flingueurs d’élite de l’armée ou de la police viennent réinjecter un peu d’héroïsme dans cette guerre des ombres et des robots tueurs. Pourtant, le plus célèbre d’entre eux, Chris Kyle, portraituré dans un des derniers films de Clint Eastwood, semble avoir possédé tous les attributs du « bad guy ». Membre des Navy Seal (les mêmes qui ont effacé Oussama Ben Laden), se vantant (faussement) d’avoir dessoudé 255 « sauvages » en Irak, se présentant (après avoir visionné un peu trop de films de gladiateurs) comme « un féroce guerrier de Dieu », il finit sa carrière sur un stand de tir du Texas, abattu par un ancien marine en plein syndrome de stress post-traumatique.

Par Iffik Le Guen.


Notes


[1Première grande manifestation altermondialiste.

[2Les émeutes de Ferguson ont eu lieu en août 2014 après qu’un policier blanc, Darren Wilson, a tiré plusieurs fois sur un jeune homme noir de 18 ans, Michael Brown.

[3nevarneyok.noblogs.org. « Un paquet de lois fascistes » (mars 2015).



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