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California burning

Un incendie, ce n’est pas que les flammes


paru dans CQFD n°191 (octobre 2020), par Gwenola Ricordeau, illustré par
mis en ligne le 07/10/2020 - commentaires

Plus de 13 000 km2 ravagés par les flammes, des dizaines de milliers d’habitants évacués, des cieux apocalyptiques et au moins 26 morts. Depuis mi-août, de gigantesques incendies ravagent la côte Ouest des États-Unis. Au-delà des images spectaculaires, cette catastrophe a de sévères conséquences sociales. Gwenola Ricordeau, enseignante [1] qui vit en Californie du Nord depuis trois ans, en fait ici un récit personnel et politique.

Par Mc McGill {JPEG}

Les incendies, c’est comme toutes les catastrophes. Il y a ceux qui en ont vécu un, et puis il y a les autres. Moi, mon premier incendie, c’était il y a presque deux ans, en novembre 2018. Avant cela, j’avais vu des images à la télévision et de la fumée dans mon bout de ciel de Californie. Mais ce n’était rien du tout – pas même un avant-goût.

Comme dans toutes les catastrophes, il y a l’insouciance de l’instant d’avant. Ces choses anecdotiques qu’on ne peut s’empêcher de se rappeler lorsqu’on fait le récit de « sa catastrophe ». On sait ce qu’on faisait lorsqu’on a appris que le feu menaçait. Moi, je me souviens surtout de ne pas avoir cru au danger ; j’échangeais des plaisanteries avec mes étudiant•es – qui ont fini par me convaincre de rentrer chez moi.

Ensuite, je me souviens de cette interminable file de véhicules arrivant à Chico (où j’habite) par la route de Paradise, une ville de 28 000 habitants à une vingtaine de minutes de là. Je me souviens de mon effroi et de n’avoir pas su décider si je devais m’enfuir à mon tour. Je me souviens aussi des nouvelles qui arrivaient au compte-goutte et d’avoir peu à peu compris que Paradise avait été totalement détruite en l’espace d’une journée.

Puis il y a eu cette liste terrible ment longue de personnes disparues et, sur les parkings des supermarchés et des églises, des milliers de rescapé•es. Mais aussi un élan spontané de solidarité pour faire face au désastre. Il y a les gens qui ont pu partir de Chico et s’éloigner davantage de l’incendie, et nous, qui avons dû nous habituer aux masques N95 [2] et à un décor post-apocalyptique, avec cette épaisse fumée et sa lumière jaune. Je ne sais pas le bruit que font les flammes, mais j’ai entendu les cris des oiseaux qui, chassés par le feu, trouvaient refuge dans nos cours et nos jardins.

Il y a eu la ronde des Canadairs et l’attente. L’attente de revoir le bleu du ciel et le vert des arbres.

Je me souviens enfin de la première pluie et d’avoir fait comme dans les films : je suis sortie dehors sentir l’eau me dégouliner sur le visage.

Ma saison des incendies

Mon premier incendie a un nom : Camp Fire. Il a détruit plus de 18 000 bâtiments et fait 85 morts – c’est un miracle qu’il n’en ait pas fait plus, compte tenu de la rapidité avec laquelle le drame s’est produit. En tout, il a déplacé 52 000 personnes. Chico, une ville de 90 000 habi tant•es, en a compté du jour au lendemain 20 000 de plus.

Camp Fire m’a appris qu’un incendie, ce n’est pas que des flammes. C’est aussi les cendres qui s’infiltrent partout et la fumée qu’on respire. Ce sont des souvenirs qui s’envolent et d’autres qu’on ressuscite en recherchant dans les photos d’avant ce qui n’existe plus. Un incendie, c’est aussi ces larmes qui viennent au souvenir des visages fatigués des pompiers. C’est aussi un immense sentiment de vulnéra bilité et un traumatisme individuel et collectif.

J’ai appris à craindre la saison des incendies, comme ailleurs on craint celle des ouragans ou les crues d’un fleuve. Je me suis habituée aux messages de prudence, à l’éventualité de ma propre évacuation et même, un peu, à l’idée de la disparition de ce que je possède. Je connais désormais ce qui accompagne un incendie : les appels aux dons de sang, les collectes de vêtements, les messages pour recueillir les animaux domestiques, la peur des « pilleurs », l’arrivée de volontaire de tout le pays et parfois même de l’étranger...

Cette année, la saison des incendies a commencé autour du 15 août, lorsque quelque 11 000 impacts de foudre se sont abattus sur le nord de la Californie. Ils ont provoqué plus de 600 départs de feu dans les vastes forêts de cette partie de la côte Ouest. Malgré plus de 15 000 pompiers et pompières mobilisé•es, certains incendies qui ont démarré mi-août s’étendent encore sur plusieurs comtés. Ils ne seront pas éteints avant octobre.

Aujourd’hui, le North Complex Fire est l’incendie le plus proche de chez moi : une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau. Il fait partie des incendies actifs depuis mi-août et s’étend sur plus de 1 500 km2. Malgré le déploiement de plus de 3 000 pompiers, il a tué 15 personnes, a détruit 2 000 bâtiments et n’est à ce jour maîtrisé qu’à 75 %.

Vivre la catastrophe

Il y a une chose qui caractérise à coup sûr une catastrophe : la perte des repères habituels. Pour environ 20 millions de personnes, les immenses incendies de la côte Ouest se traduisent par une dégradation majeure de la qualité de l’air. Ici en Californie du Nord, les indicateurs ont signalé à plusieurs reprises que les chiffres enregistrés étaient « en dehors de l’échelle de mesure ».

Il existe peu de moyens de se protéger. Pendant Camp Fire, des masques N95 étaient assez largement distribués, mais ils sont désormais réservés aux personnels médicaux en raison de l’épidémie de Covid- 19. Il est conseillé de rester chez soi, de fermer les fenêtres et d’activer, si elle comporte une bonne filtration, la climatisation – encore faut-il en être équipé et avoir les moyens de payer les factures d’électricité qui vont avec. Le mieux est d’utiliser un purificateur d’air. Autre conseil : éviter de cuisiner ou de pratiquer toute autre activité qui détériore la qualité de l’air.

Épidémie de Covid-19 oblige, les cours se font ici en ligne, de l’école primaire à l’université. Le confinement de beaucoup d’entre nous, débuté mi-mars, s’est durci depuis un mois, puisqu’il faut désormais vivre fenêtres fermées et renoncer aux activités sociales qui, ces derniers mois, se déroulaient surtout en plein air. En outre, certains foyers doivent supporter des coupures d’électricité parfois longues de plusieurs jours et décidées par PG&E, la compagnie d’électricité locale, pour prévenir les incendies. Parmi les effets psychologiques de ce long confinement, on évoque souvent la « Covid fatigue », un épuisement grandissant au fil de ces journées qui se ressemblent toutes. Pour combler le vide laissé par la réduction de la vie sociale, beaucoup d’entre nous développent une hypervigilance qui nous fait traquer les dernières informations sur la progression des flammes, le sens du vent, la qualité de l’air ou le parcours des Canadairs dans le ciel.

Quant aux inégalités sociales, elles résistent bien aux catastrophes. Il paraît qu’à Hollywood, les riches se paient les services de pompiers privés. L’envol des prix de l’immobi lier après Camp Fire a valu à Chico de figurer sur une liste des meilleures villes de tout le pays où investir. Et puis, il y a ceux et celles qui ne peuvent pas se payer une assurance-incendie, les employés agricoles (notamment les immigrés et les sans-papiers) qui doivent continuer de travailler dans la fumée des incendies. Sans oublier les SDF et toutes les personnes qui ne peuvent pas se permettre le coût d’une évacuation, ainsi que celles qui ne peuvent décider de leur propre évacuation, parce qu’elles vivent en institution ou sont incarcérées.

Petites causes et grande histoire

Cette année, les incendies ont déjà tué 26 personnes et ravagé plus de 13 000 km2 – c’est davantage que la surface de la Gironde, plus grand département de l’Hexa gone (10 000 km2). Ce bilan, provisoire, est parcellaire : il ne dit pas la destruction de la flore et de la faune, les conséquences de la pollution de l’air et des sols ou encore le traumatisme des populations, notamment les milliers de personnes qui ont perdu leur habitation et les centaines de milliers qui ont dû évacuer. Une chose est sûre : chaque année, la situation sur le front des incendies empire et leur saison s’étend de plus en plus tard dans l’automne. La surface qu’ils atteignent augmente sans cesse et parmi les dix plus grands incendies de l’histoire de la Californie, cinq ont eu lieu en 2020. Pour désigner ces incendies d’un genre nouveau, on a inventé une expression : megafire.

Leurs origines font débat. Cette année, PG&E n’a pas été mise en cause, mais le manque d’entretien de ses équipements et le non-enfouissement de ses lignes ont été souvent incriminés, notamment pour Camp Fire. Malgré les rumeurs propagées par l’extrême droite selon lesquelles les « antifa » auraient déclenché les incendies de la mi-août, il ne fait pas de doute qu’ils ont été provoqués par la foudre.

Bien sûr, les causes plus profondes sont à chercher du côté de la sécheresse et du réchauffement climatique, mais aussi de l’évolution des forêts depuis la colonisation. En effet, celle-ci a été marquée par l’exploitation industrielle du bois, l’introduction de nouvelles essences (comme l’eucalyptus) et l’interdiction du brûlage de la végétation que pratiquaient les Amérindiens. Tout cela a contribué à des forêts plus denses et plus propices à de vastes incendies.

Lors de Camp Fire, fin 2018, le président Donald Trump avait menacé la Californie de couper les fonds fédéraux destinés à l’entretien des forêts après avoir accusé l’État d’avoir failli en la matière – alors que 60 % des forêts californiennes sont fédérales. Si son conseil aux habitants de l’État de « ramasser les feuilles mortes » avait été large ment moqué, l’entretien des forêts est un sujet récurrent de discorde entre l’État fédéral et l’État de Californie.

La nécessité d’éclaircir les forêts californiennes est l’objet d’un large consensus politique à gauche et chez les écologistes. Elle s’impose peu à peu dans les agendas politiques. L’État de Californie a dégagé un budget de près d’un milliard pour effectuer des éclaircissages durant les cinq ans à venir et cette année il a enfin passé un accord avec l’État fédéral comprenant un plan d’éclaircissage de 4 000 km2 de forêt par an pendant les deux prochaines décennies.

Reste la question de l’aménagement du territoire. Beaucoup d’habitations sont construites sur des zones à risques ou rebâties sur des terres incendiées. Par exemple, la ville de Paradise est en bonne voie de reconstruction… Mais dans le nord de la Californie, une région rurale et plus pauvre que le reste de l’État, de nombreuses personnes ne peuvent pas se permettre d’investir dans des matériaux plus résistants au feu et de se conformer aux recommandations telles que le débroussaillage des parcelles.

Pour une poignée de dollars

Début septembre, Diana Jones, une secouriste de 63 ans venue du Texas pour participer à la lutte contre les incendies en Californie du Nord, a trouvé la mort au cours de sa mission. Aux États-Unis, tous les ans, plusieurs dizaines de pompiers meurent en service. Et parmi eux, certains sont des prisonniers.

La Californie est l’État qui recoure le plus aux prisonniers et prisonnières pour prévenir et combattre les incendies. En effet, ils sont plusieurs milliers chaque année à participer au Conservation Camp Program, par le biais duquel ils en viennent à constituer un quart de la main-d’œuvre du département de lutte contre les incendies (Cal Fire) californiens.

L’emploi de prisonniers permet à l’État de Californie de faire d’im portantes économies – évaluées autour de 100 millions de dollars. En effet, les salaires des prisonniers sont imbattables : autour d’un dollar de l’heure, avec une prime de cinq dollars par journée passée à combattre les flammes.

Ces dernières années, les médias se sont régulièrement intéressés à l’emploi des prisonniers comme pompiers. Cette année, ils avaient une raison supplémentaire de le faire : cette main d’œuvre fait cruellement défaut sur le front de la lutte contre les incendies. En effet, près d’un millier de prisonniers engagés dans le Conservation Camp Program pendant leur incarcération ont bénéficié d’une libération anticipée en raison de l’épidémie de Covid-19. De plus, la plupart des prisonniers toujours engagés sont confinés, car l’épidémie frappe fortement les prisons de l’État : plus de 13 000 prisonniers ont été atteints et 60 en sont morts.

Le 11 septembre, Gavin Newsom, le gouverneur démocrate de Californie, s’est fait photographier au milieu d’un paysage dévasté par les flammes en train de signer la loi qui permet aux ex-prisonniers ayant servi dans le Conservation Camp Program d’être embauchés comme pompiers professionnels. Jusque-là, ils en étaient généralement empêchés par leur casier judiciaire…

Si Newsom a ainsi mis fin à l’une des polémiques suscitées par l’emploi de prisonniers comme pompiers, reste que, sur le fond, l’engagement de prisonniers dans des activités où leur vie est mise en danger soulève des questions morales, d’autant qu’ils seraient exposés à davantage de risques que les autres pompiers.

Par ailleurs, les risques qu’ils ont pris en luttant contre le feu ne garantissent pas aux ex-prisonniers un traitement humain, comme l’illustre le cas de Kao Saelee qui depuis quelques jours défraye la chronique. Après vingt-deux ans de prison, pendant lesquels il a servi comme pompier, il a été à sa libération envoyé dans un centre de rétention en Louisiane, d’où il est menacé d’expulsion vers le Laos, un pays qu’il avait fui avec ses parents à l’âge de deux ans.

Quand le feu est éteint

Un incendie, c’est aussi ce qui subsiste quand le feu est éteint. Par exemple, l’inquiétude au sujet des effets sur la santé de la pollution de l’air que nous avons respiré, au-delà des symptômes très largement expérimentés (toux, maux de tête, fièvre, rougeurs oculaires, etc.). On nous a répété qu’on ne connaissait pas vraiment les conséquences de cette pollution, hormis qu’elle provoque des accouchements prématurés et qu’elle est un facteur aggravant pour tout un tas de personnes « à risques ». Ce matin, les jour naux rapportent que des scientifiques s’essayent à une évaluation : en août, la fumée des incendies aurait causé la mort d’au moins 1 200 personnes, peut- être même 3 000. À cela s’ajoute la crainte que l’épidémie de Covid-19 ne s’aggrave, étant donnée la possible corrélation qui la lierait avec la pollution de l’air.

Quand le feu est éteint, la misère est plus que jamais là, frappant toujours les mêmes. À Paradise, de nombreuses personnes ont installé des caravanes ou des tentes sur les ruines de leur maison car elles n’ont nulle part ailleurs où aller. Certains rescapés n’ont jamais retrouvé de logement car les prix des locations ont bondi. D’autres ont perdu de nouveau leur habitation dans les incendies de cette année. D’autres encore ont quitté la Californie après avoir perdu leur toit et leur emploi.

Ce qui subsiste quand le feu est éteint, ce sont aussi des débris et des cendres à évacuer, des nappes phréa tiques dont l’eau n’est parfois plus propre à la consommation. Quand le feu est éteint et qu’on a fini de redouter les incendies, il est temps de craindre la pluie, car la dégradation de la flore et des sols favorise les inondations et aux glissements de terrain. Quand le feu est éteint, reste le désastre environnemental, sans même l’assurance d’une véritable reconnaissance de l’urgence écologique.

Il y a quelques jours, Discovery Channel a annoncé le lancement d’une nouvelle série. Avec Cal Fire, elle propose de nous emmener aux côtés des pompiers qui luttent en première ligne contre les incendies. Elle promet que notre désastre sera télévisé.

Gwenola Ricordeau (Chico, le 24 septembre)

La Une du n°191 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

- Cet article a été publié sur papier dans le n° 191 de CQFD, en kiosque du 2 octobre au 5 novembre. En voir le sommaire.

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Notes


[1Elle est professeur assistante en justice criminelle à la California State University (Chico).

[2Équivalents états-uniens des masques FFP2.



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