Kobané re-calling

Sur la route du Rojava

Alors que les forces gouvernementales syriennes ont attaqué le Rojava à la mi-janvier après l’annexion des quartiers kurdes d’Alep, les réseaux de solidarité européens avec le Kurdistan ont organisé, dans l’urgence, des convois solidaires vers Kobané.

24 janvier, Lyon. Sous une pluie battante, une petite trentaine de personnes s’abrite devant un bâtiment de la place Guichard. Brandissant des drapeaux des unités de combattant·es kurdes en Syrie, les YPG et YPJ1, le groupe marque l’un des quatre convois en direction de Kobané, assiégée par les troupes gouvernementales. Quatorze jeunes français·es et Suisses s’apprêtent à se répartir dans trois voitures remplies de matériel médical. Parmi elleux, Sarah, animatrice périscolaire, résume l’objectif : «  Il s’agit surtout de briser l’embargo médiatique autour de l’attaque du Rojava.  » Selon elle, les multiples crises mondiales simultanées, du Venezuela à l’Iran en passant par Gaza et même les États-Unis, risquent d’éclipser ce nouvel épisode du conflit syrien.

L’autonomie du Rojava menacée

Après la prise des quartiers kurdes Sheikh Maqsoud et Ashrafiyeh d’Alep début janvier2, le nouveau dirigeant syrien Ahmed al-Charaa, en poste depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, a lancé une offensive à la mi-janvier dans les provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa. Libérée de l’État islamique par la coalition prokurde des Forces démocratiques syriennes (FDS) entre 2017 et 2019, cette partie de la Syrie a été reprise en quelques jours par les forces gouvernementales. Un accord de cessez-le-feu le 18 janvier 2026 entérine cette nouvelle annexion. Les FDS ainsi que des centaines de milliers de civils se sont par la suite retranchés dans les provinces kurdes d’Hassaké, Qamichli et Kobané. Les zones pétrolières et gazières qui finançaient jusque-là l’économie du Rojava, ainsi que les prisons contenant des milliers d’anciens combattants de l’État islamique, se retrouvent ainsi abandonnées du pouvoir. Outre l’ingérence de la Turquie, cette rapide déroute s’explique notamment par le ralliement des tribus arabes implantées dans la région au gouvernement syrien. La présence des FDS à Deir ez-Zor et Raqqa, des territoires en majorité arabe, restait par ailleurs contestée par une partie de la population. En dépit du cessez-le-feu, les forces gouvernementales ont continué leur annexion du Rojava jusqu’à la ville de Kobané.

Comment la situation a pu se dégrader aussi vite ? Sarah dénonce un « lâchage » des Kurdes par les pays occidentaux, qui les avaient pourtant soutenus dans leur combat contre l’État islamique au sein d’une coalition internationale. Elle analyse : « Trump place sa confiance dans le parti au pouvoir pour maintenir une stabilité en Syrie, malgré son idéologie islamiste et le passé djihadiste de son dirigeant3 ». Sarah pointe aussi la responsabilité de la France, qui a accueilli début janvier des négociations entre la Syrie et Israël à Paris. Ces dernières auraient, selon elle, conforté la décision du gouvernement syrien d’attaquer le Rojava, également motivée par l’appui de la Turquie via l’Armée nationale syrienne (ANS) qu’elle finance. Par la suite, la diplomatie française s’est néanmoins efforcée de faire revenir les parties prenantes à la table des négociations.

Sauver l’expérience révolutionnaire

Après un passage par l’Italie, le convoi de solidarité avec le Rojava parti de Lyon retrouvera, à Vienne, d’autres caravanes provenant d’Allemagne et composées d’une centaine d’internationalistes originaires de plus de dix pays, notamment l’Allemagne, l’Irlande, la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Danemark. Martin, qui a mis entre parenthèses son stage d’électricien à Grenoble pour rejoindre cette traversée de l’Europe, s’attend à « être hébergé tout au long du trajet par les communautés kurdes et leurs centres culturels ». Les différents volontaires partagent un grand intérêt pour l’expérience révolutionnaire du Rojava, ses dimensions féministes et écologistes. Âgée de 21 ans et provenant de Lausanne, Pauline la considère comme la « lueur d’espoir » qui a bouleversé son activisme écolo. « Cette caravane, c’est le minimum qu’on puisse faire aux vues de la gravité de la situation », ajoute-t-elle.

La caravane connaîtra ses premières difficultés à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Une partie des volontaires resteront sur place, tandis que d’autres continueront en territoire turc. Mais les 29 et 31 janvier, 48 volontaires au total, dont plusieurs des Français partis de Lyon, seront interpellés par la police turque près de la frontière turco-syrienne, et expulsés hors du pays.

Le 30 janvier, un accord global a été annoncé entre les FDS et le gouvernement syrien. Il prévoit un cessez-le-feu permanent et une intégration de l’administration et des forces militaires kurdes dans l’État central, tout en gardant leur spécificité. Cet accord semble marquer la fin de l’autonomie kurde. Bien qu’Ahmed al-Charaa ait publié un décret présidentiel le 16 janvier reconnaissant des droits explicites aux Kurdes et le kurmandji comme langue officielle syrienne, cette offensive ne laisse aucun doute sur sa volonté de soumettre ce peuple qui compose 10 % de la population syrienne.

Marius Jouanny

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Fondées en 2011, les Unités de protection du peuple (YPG) et leur section féminine (YPJ) forment la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) kurde en Syrie.

2 Voir l’article ci-dessous.

3 Ahmed al-Charaa a fondé la branche syrienne d’Al-Qaïda en 2011, avant de former HTS en 2017, puis de devenir le président de la Syrie par intérim depuis le 29 janvier 2025.

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CQFD n°249 (février 2026)

Cet hiver, les agriculteurs ont été nombreux à se mobiliser pour tenter de faire entendre leurs voix contre la gestion de l’épidémie de dermatose et le traité du Mercosur. On vous a concocté un dossier spécial agriculture : on y évoque l’entente surprenante entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale, puis on s’est entretenu avec Morgan Ody, coordinatrice générale de La Via Campesina, qui nous donne son ressenti après la suspension du traité de libre-échange avec le Mercosur après 26 ans de contestation. Hors dossier, on vous parle du projet bien polluant et loin d’être démocratique des JO d’hiver 2030, qui se doivent se dérouler dans les Alpes. On prend des nouvelles de la situation au Venezuela après l’enlèvement de Nicolàs Maduro et on discute de Tête dans le mur, le bouquin gonzo d’Emilien Bernard, l’un de nos journalistes qui a remonté la frontière murée entre les US et le Mexique.

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