CQFD

Regards sur une pratique

Rap et politique, l’idylle impossible


paru dans CQFD n°176 (mai 2019), rubrique , par Cerna, Cizif, illustré par
mis en ligne le 03/09/2019 - commentaires

Par Absolute Negative {JPEG}

Cerna et Cizif, ce sont deux rappeurs hors des circuits commerciaux, qui pratiquent leur musique en toute indépendance. Cizif est membre du groupe Dialectik Musik et vient de sortir le projet Le Bousier [1]. Cerna a quand à lui sorti son premier album Sur Terre en 2015 [2]. Bref, des passionnés qui interrogent ici le rapport entre leur pratique et la sphère politique radicale.

***

Cizif : « Le rap, c’est d’la merde, le rap, c’est ma vie... »

« Ça fait des lustres que je n’ai pas écrit autre chose que des textes de rap. J’ai arrêté de rédiger des textes politiques au moment où j’ai définitivement désespéré de l’action militante, aussi radicale soit-elle. Cependant je n’attends plus rien du rap, lequel a été digéré par l’industrie de la culture. J’aurais même tendance à dire qu’il se situe de l’autre côté de la barricade.

Pourtant, le rap est au centre de ma vie depuis bientôt vingt ans, notamment pour ce qu’il contient de “subversif”. Parce qu’il m’a rendu possible une forme d’expression politique qui me touche. En même temps il correspond aussi à ma frustration de ne pas savoir comment changer les choses. Il comble le vide, il est ersatz.

Ado, je pensais qu’on pouvait agir sur le monde dans une perspective révolutionnaire en faisant du rap. En bon puriste je voulais combattre sa commercialisation et revenir à ses “vrais valeurs” hip-hop – selon le fameux « keep it real ». Le “vrai” rap ne correspondait en réalité qu’à ce que j’y projetais.

Le rap est né mort-vivant. Dès le départ intrinsèquement commercialisable, il a toujours servi de soupape et transmis des normes compatibles avec la société marchande – à travers l’approche festive et le culte de la compétition notamment – tout en dégageant des espaces de vie s’articulant dans une certaine opposition à la culture dominante. Le rap pose la question de la contre-culture, qui intervient là où la perspective révolutionnaire se dissout. Elle est simultanément le lieu où résiste ce qui vit encore et la tombe où gisent les dépouilles des mouvements de lutte défunts. Pour moi, c’est le sensible qui constitue l’aspect subversif du rap, bien plus que le degré de radicalité de ses discours. Ce n’est pas juste un genre de musique que l’on pratique, c’est quelque chose qui se vit. Il y a deux dimensions : l’approche introspective, sorte d’autothérapie exutoire, et la création de communs, d’espaces publics de communication sensible. Sur les deux plans le sujet peut se formuler ainsi : comment trouver du plaisir dans un univers moribond ?

Le rap se définissant comme révolutionnaire est, depuis Public Enemy, un phénomène marginal. Il s’est d’ailleurs répandu tardivement dans les milieux radicaux. Quand on a commencé à faire des concerts dans les squats, on était souvent les seuls. Maintenant il y a en France un véritable milieu rap militant, sorte de pendant radicalisé du rap conscient, dans lequel je ne me reconnais pas. Je préfère un bon morceau de gangsta rap  [3] à un morceau de rap militant pourri. D’abord parce que la description d’un quotidien affreux m’affecte plus que la juxtaposition rimée de slogans, d’autre part parce que je trouve le rap militant généralement fade.

Avec Dialectik Muzik, il nous semblait évident de faire du rap gratuit. Nous rappons pour le plaisir, pour nous, pour les copains, pour cracher la merde… Nous avons même arrêté les concerts à une époque en voyant que la gratuité ne suffisait pas à empêcher que notre musique soit consommée. Nous avons recommencé puis trouvé des complices autour de la plate forme Mix-Down Production. Une dynamique commune s’est développée à travers des mix-tapes, des open-mics, des concerts et autres freestyles. Nous partageons l’amour d’un rap qui vient des tripes et la haine d’un monde qui nous détruit.

J’oscille toujours entre le mépris pour mon rôle de rappeur et le besoin de m’accrocher à ce vieux fusil usé que je me tend à moi-même et qui me permet de ne pas couler... Parce qu’il me fait du bien. Le rap est un fruit pourri des échecs révolutionnaires, un repli sur la contre-culture qui s’est très bien intégré à la culture dominante. Il y en a pour tous les goûts, comme sur Netflix, jusqu’à la marchandise pour les petits rebelles. Le rap ne change rien à la merditude, mais en même temps qu’il la renforce, il offre aussi à d’innombrables personnes un exutoire, un semblant de sens. Ce n’est pas rien dans la merditude… »

***

Cerna : « Toujours ça de pris pour cette voix qu’on n’aurait jamais dû entendre »

« J’ai beau faire du rap étiqueté “conscient”, je n’en ai jamais attendu grand-chose au niveau politique. Ni en tant qu’auditeur ni en tant que rappeur, je n’ai jamais cru qu’on puisse changer le monde avec de la musique. Encore moins qu’une musique “alternative” puisse exister hors le monde, et tout ce qui va avec en termes de domination, marchandisation, idolâtrie… À vrai dire, je n’aime pas le concept d’avant-garde. Les prophètes et les grands gourous, on en a soupé.

Ma rencontre avec le hip-hop date de bien avant mes premiers engagements politiques, via le quartier où j’ai grandi, St-Blaise (Paris, 20e). Nos textes n’étaient pas moins contestataires que la bande-son de l’époque, mais notre révolution à nous était avant tout musicale et poétique. Pour moi, la politisation s’est jouée après, et dans d’autres espaces (contre-sommets, squats…), des milieux alors hermétiques à mon courant musical. Cette indifférence, je m’en accommodais très bien : ne pas investir mon rapport au rap de trop de considération politique, c’était une façon de tenir mon kif à l’abri des jugements définitifs que j’entendais dans les milieux politisés. C’était aussi un bras d’honneur à cette injonction qui nous était faite partout de répondre aux critères et exigences des non-initiés pour se voir accorder un tant soit peu de légitimité.

Depuis, pas mal de choses ont changé dans la façon dont s’entremêlent rap et politique dans ma vie. Après les émeutes de 2005, les questions politiques et sociales liées aux quartiers populaires se sont petit à petit imposées à l’ordre du jour, portées en partie par une génération qui a grandi avec le rap pour bande-son. Au début, on en blaguait en mode “le milieu fait les yeux doux au rap pour s’acheter une street-crédibilité”, mais j’ai vite pigé que c’était du sérieux.

Les planètes s’alignaient enfin. Ces espaces où nous tenions nos assemblées pouvaient aussi accueillir ateliers d’écriture, open-mics et concerts ! Sans ça, je crois que j’aurais arrêté la musique depuis longtemps. J’ai rencontré des complices et un auditoire, ce qui m’a donné une finalité et plus d’exigence, dans un cadre pas (trop) oppressif, pas (trop) spectaculaire, pas marchand du tout et en soutien à de justes causes.

Des blocks parties  [4] originelles à nos open-mics sans fin, une certaine histoire se boucle peut-être. Bien que devenu une culture mondiale et un énorme marché, le rap n’en reste pas moins une musique de pirates, avec ses instrumentaux qui agglomèrent des boucles musicales pillées un peu partout, et sa culture do it yourself. Pour rapper, il ne faut qu’une voix et une instru, et pour écrire un stylo et du papier. Ni solfège ni instrument : difficile d’imaginer une pratique musicale plus partageable...

Ni plus solitaire. Un texte de rap s’écrit et s’interprète seul, à la première personne la plupart du temps – dans son délire. On se met plus volontiers à nu quand on est face à soi. Le moment de grâce, c’est quand cette subjectivité rencontre son public. Rapper, ça n’est jamais que tenter de fabriquer du commun à partir de nos solitudes et séparations et du beau avec nos stigmates.

Ce qui est en jeu, c’est à la fois le je qui nous concerne et l’altérité qui nous convoque. Qui parle fort et exige réparation. Qui en arrache déjà une, symbolique, en obtenant la parole et l’écoute de l’assemblée. Toujours ça de pris pour cette voix qu’on n’aurait jamais dû entendre. Quelques complicités se tissent, quelques lignes s’ajoutent à notre liste de griefs contre ce monde et quelques poings se lèvent. Le micro tourne, l’open-mic est mondial. Le rap n’en finit pas d’être renouvelé de fond en comble par ses marges, innombrables. Je ne sais pas si c’est politique, mais c’est bouleversant.

Et si la grande erreur des rappeurs conscients était d’avoir voulu mettre la poésie au service de la révolution quand il fallait mettre la révolution au service de la poésie ? [5] »


La Une du n°176 de CQFD, illustrée par Cécile K.

Ces textes sont issus du dossier « Rap’s not dead » du n°176 de CQFD, publié en mai 2019. Voir le sommaire détaillé du numéro complet.


Notes


[1Album disponible, ainsi que toute sa discographie sur Mix-down.net.

[2On peut guetter ses clips NRBC et Sans remède sur YouTube.

[3Sous-genre du hip-hop ayant émergé à la fin des années 1980 aux États-Unis. Il fut notamment véhiculé par des artistes comme Dr. Dre, Tupac et Snoop Dogg, avec des clips souvent remplis d’argent, d’armes et de femmes-objets.

[4Lire page III de ce dossier, « Premiers brasiers », CQFD n°176, mai 2019.

[5Hommage, plagiat ou détournement d’un certain Guy Debord, je vous laisse seul.e.s juges.



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