Les brasseuses sont dans la place !

« Quand les femmes ont soif de bière et d’égalité »

Maltriarcat est un rafraîchissant essai qui rappelle la place des femmes dans le développement de la boisson fermentée et propose des pistes pour ne pas laisser les hommes continuer à se l’accaparer.
Par Audrey Esnault

Faire rimer bière et féminisme ? Avec son essai intitulé Maltriarcat, la journaliste Anaïs Lecoq pose une contribution unique au dépoussiérage d’un univers qui – dans nos imaginaires encore trop étroits – prétend toujours que la fabrication et la dégustation de boissons houblonnées ne concerneraient qu’une horde de bonhommes barbus. Qu’elles tiennent le fourquet1 ou lèvent le coude pour savourer une bonne pinte, les femmes y sont de plus en plus nombreuses. Grâce à cet efficace bréviaire sorti début 2022 aux éditions Nouriturfu, il est désormais impossible de faire l’impasse sur leur implication historique. Sans les femmes, point de salut malté !

Dans l’Antiquité, c’est-à-dire durant plusieurs millénaires, « des Scandinaves aux Égyptiennes en passant par les Gauloises, les femmes sont les brasseuses », replace l’ouvrage. En ancien français, le terme désignant cette fonction était même celui de braceresse. Une activité qui se disait au féminin, avant que quelques grammairiens grincheux n’imposent cette infâme règle de la primauté du masculin à partir du xviie siècle.

Une éviction organisée au profit des hommes

À partir du Moyen Âge, la bière obtient une reconnaissance sociale et devient un produit rentable. Il n’en fallait pas plus pour que se mette en place une « éviction organisée » au profit des hommes. « Dès le xiiie siècle, l’Église interdit aux femmes de brasser, car elles sont jugées impures à pratiquer un acte si noble », écrit Anaïs Lecoq. La plupart des guildes brassicoles sont interdites aux femmes. Quand elles y ont accès, ce sont leurs maris qui exercent le pouvoir de décision. L’Inquisition persécute ces sorcières de brasseuses.

Encore aujourd’hui, les stéréotypes pèsent lourd en défaveur des brasseuses.

« Le deuxième gros coup, ça a été la révolution industrielle. Les femmes n’ont ni accès au patrimoine nécessaire à monter une brasserie ni aux écoles de brassage », nous explique l’autrice. La croyance que brasser est une affaire d’hommes s’enracine. Ils doivent pourtant leurs succès à une religieuse germanique du xiie siècle, Hildegarde de Bingen, qui a découvert une des vertus du houblon : protéger la cervoise des mauvaises bactéries. Sans houblon, pas de conservation, pas d’exportation et pas de marché de la bière.

Encore aujourd’hui, les stéréotypes pèsent lourd en défaveur des brasseuses. « Elles arrivent moins facilement à obtenir des prêts pour lancer leur activité. Un banquier qui ne connaît pas le milieu, il pense “gros bonhomme”, il doute qu’une femme puisse réussir, nous raconte Anaïs Lecoq. Et même chez les consommateurs, une étude a montré qu’ils peuvent considérer la bière moins bonne s’ils savent que c’est une femme qui l’a brassée ». Dans ce contexte, une brasseuse a plus de difficulté à exister sur la scène artisanale qu’un brasseur.

Marketing des clichés et résistances

Du côté des industriels, quand – pour vendre de la bière aux mâles – les marques ne résument pas les femmes à leurs décolletés, elles s’adressent aux consommatrices en les enfermant dans des clichés. Elles sont mères nécessitant des « bières d’allaitement », ou amatrices de « bières de filles », sucrées et fruitées. Pour Anaïs Lecoq, tout ceci n’est qu’artifices mercantiles, car les goûts n’ont pas de genre. Toute personne, quelle que soit son identité de genre assignée ou revendiquée, peut préférer une IPA bien houblonnée ou une sour à l’acidité affirmée.

Alors pour « reprendre sa place », l’autrice affirme l’intérêt des moments de brassage et de dégustation en non-mixité. Elle-même fait partie des Buveuses de bière, une jeune association qui vise à partager une culture brassicole entre femmes et personnes en minorité de genre à l’écart des jugements masculins. Maltriarcat est en soi un outil d’émancipation, un « support pour répondre aux remarques misogynes. Des brasseuses, des sommelières me remercient d’avoir fait un livre qui contribue à leur donner confiance en elles », se réjouit son autrice. Le bouquin s’attaque aussi aux violences sexistes et sexuelles du milieu en recensant les initiatives d’un véritable mouvement « balance ton brasseur ».

Passionnée par la bière, ce « produit social avant tout et l’un des plus consommés au monde », la journaliste travaille dans la brasserie Senses Brewing, à Reims. Elle écrit aussi des articles spécialisés sur la bière, principalement pour des publications anglophones. « Dans les pays anglo-saxons, la littérature est vachement riche sur l’aspect social et historique de la bière », explique-t-elle. Pour les francophones, ça manque encore, ce qui rend Maltriarcat d’autant plus incontournable.

Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse-Papiers)

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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1 Outil en forme de pelle plate trouée utilisée pour brasser le malt et l’eau.

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CQFD n°217 (février 2023)

Alors que le mouvement contre la (énième) réforme des retraites s’intensifie, nous ouvrons ce numéro de février par analyse et témoignages... en attendant la grève générale ? Ce n’est pas sans rapport, vu la répression brutale qui a répondu aux dernières grandes mobilisations populaires (loi Travail, Gilets jaunes...) : notre dossier du mois est consacré aux luttes qui défliquent. Huit pages en mode ACAB pour mettre en lumière celles et ceux qui réfléchissent et agissent pour un monde sans police. On revient également, via un long entretien avec le journaliste Rémi Carayol sur le fiasco de la présence militaire française au Sahel. On parle de murs à abattre. Mais ce n’est pas tout... Demandez le programme !

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