Les stratèges du pire
Petite enclave, grandes manœuvres
Cet été, l’extrême droite internationale a appris à placer un nouveau point sur la carte du monde : Ceuta. Ce confetti d’Espagne, accroché à la côte nord du Maroc, s’est brusquement trouvé sous le feu des projecteurs le 30 juillet dernier, lorsque des dizaines de milliers de personnes, pour la plupart marocaines, ont tenté de contourner la digue frontalière à la nage. En quelques heures à peine, des images d’hommes, de femmes et d’enfants épuisés par la traversée ont été découpées, recadrées et enrôlées dans un récit d’« invasion migratoire ». L’Espagne de Sánchez est désignée coupable par les têtes réactionnaires d’Occident. Au Bundestag, l’AfD exige de savoir si les choix en matière de politique migratoire de Madrid n’ont pas créé « des incitations supplémentaires », tandis que Giorgia Meloni menace d’une « suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne ». De l’autre côté de l’Atlantique, le Département d’État de la Maison-Blanche parle même d’« efforts délibérés du gouvernement espagnol visant à faciliter l’immigration clandestine massive vers l’Europe ».
« Difficile de croire que, dans un pays où la surveillance et le contrôle sont constants, un tel exode ait pu se préparer dans le dos du régime »
La manipulation est grossière, mais elle interroge. Que cherche à produire ce récit ? Et comment un mouvement migratoire d’une telle ampleur a-t-il pu se passer au nez et à la barbe du régime marocain ? Selon la chercheuse María López, spécialiste en droits humains, la réponse tient en un cocktail explosif « d’inégalités structurelles, de tensions diplomatiques, de dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc, de capacités d’accueil limitées et de polarisation politique ».
Dans une vidéo diffusée sur TikTok, un journaliste de CBS annonce à un jeune Marocain que la police va le renvoyer. Particulièrement insistante, la caméra reste braquée sur son visage, complètement abasourdi. En arabe, en anglais, en espagnol, il tente de répondre quelque chose. Partout dans les médias, les reportages de ce type se sont multipliés. Même sidération, même désarroi, même désillusion dans le regard de ceux qui viennent de faire la traversée. Sur la carte, l’Espagne continentale n’est qu’à une quinzaine de kilomètres de haute mer de Ceuta. Juridiquement, l’enclave est rattachée à l’Union européenne. Mais le raccourci s’arrête là : bien que relevant de l’espace Schengen, la ville est soumise à un régime dérogatoire qui en fait une frontière extérieure [Voir page 7]. En moins de 24 heures, le piège s’est refermé sur les dizaines de milliers de personnes qui venaient de passer et la quasi-totalité a été renvoyée. Devant la caméra du journaliste de CBS, le jeune interviewé ne comprend pas : sur Facebook et Instagram, il a vu passer des publications affirmant que l’Espagne accueillait tout le monde.
En réalité, cette rumeur est venue se greffer à deux faits réels, mais déformés. Le 8 juillet, le Tribunal suprême espagnol a jugé que le « refoulement à chaud », permettant de repousser immédiatement vers le Maroc toute personne surprise en train de franchir irrégulièrement la frontière, ne s’appliquait pas aux routes maritimes. Pas question pour autant de laisser qui que ce soit s’installer : les migrants interceptés en mer restent soumis à une procédure ordinaire de renvoi. Dans le même temps, l’Espagne achève une vaste campagne de régularisation visant des travailleurs sans papiers déjà installés dans le pays. Sur les réseaux sociaux, les deux informations se sont télescopées, et toutes les subtilités du système migratoire espagnol ont sauté.
Le 2 août, Rabat tient son explication.
« Le Maroc sait que Ceuta est une arme diplomatique et qu’il peut décider ou non d’assouplir le contrôle à cette frontière »
Après trois longs jours de silence embarrassé, le ministère de l’Intérieur pointe des « interprétations erronées de données juridiques et administratives » et la « diffusion de fausses informations ». Une version que María López, chercheuse en droits humains, accueille avec scepticisme : « Difficile de croire que, dans un pays où la surveillance et le contrôle sont constants [Voir page 5, ndlr] , un tel exode ait pu se préparer dans le dos du régime. » Le doute est d’autant plus tenace qu’il existe des précédents. En 2021, environ 8 000 Marocains avaient rejoint Ceuta en moins de 48 heures. En 2024, un mouvement comparable avait au contraire été rapidement repéré sur les réseaux sociaux, puis contenu par les autorités marocaines.
« Le Maroc sait que Ceuta est une arme diplomatique et qu’il peut décider ou non d’assouplir le contrôle à cette frontière », souligne la chercheuse en relations internationales Khadija Mohsen-Finan. Un levier d’autant plus efficace à l’heure où l’Europe fait de la migration une véritable obsession. Or, un dossier pique particulièrement la sensibilité de Rabat : l’Algérie, sa grande rivale, et derrière elle, l’épineuse question du Sahara occidental. Le Maroc en revendique la souveraineté ; Alger soutient le camp indépendantiste.
En 2021, la frontière de Ceuta avait cédé en pleine crise diplomatique après que l’Espagne a accueilli Brahim Ghali, chef du Front Polisario1. Cinq ans plus tard, le décor a changé, mais les rivalités restent intactes : après une ère glaciaire entre Madrid et Alger, provoquée par la reconnaissance espagnole de la marocanité du Sahara occidental, Pedro Sánchez entreprend de renouer avec l’Algérie. Le 20 juillet dernier, il s’y rend en visite officielle et annonce une réunion bilatérale à l’automne. Surtout, Madrid prononce les mots qui comptent : l’Algérie redevient un « partenaire stratégique » et une « nation amie ». Puis, la commission de la Justice du Congrès des députés approuve une proposition de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Un texte encore soumis au vote du Parlement, mais politiquement lourd de sens dans un dossier que le Maroc considère comme hautement stratégique.
Ennemie de Washington, honnie par Israël, l’Espagne de Sánchez est la cible favorite des droites internationales
« Il faut comprendre que tout le monde se tient : Madrid est le premier partenaire économique de Rabat ; Rabat tient la clé de la frontière à Ceuta ; Alger fournit une partie des hydrocarbures espagnols. Pendant ce temps, Maroc et Algérie sont à couteaux tirés sur le Sahara occidental – un immense territoire au sous-sol convoité, bordé d’eaux très poissonneuses. Chacun dépend de l’autre et dispose de moyens de pression », résume Khadija Mohsen-Finan.
Mais les événements de Ceuta ne sont pas seulement l’expression de vieilles rivalités au Maghreb. Autour de Rabat, un autre front s’est révélé. À la Maison-Blanche, la porte-parole Anna Kelly, impute les événements aux « politiques mondialistes » du gouvernement espagnol, tandis que sur son compte X, l’ambassadeur d’Israël auprès des Nations unies, Danny Danon, reproche à l’Espagne de « donner des leçons » à Israël, alors qu’elle maintient des « enclaves coloniales en Afrique ».
« Rabat, Washington et Tel-Aviv sont des alliés historiques, rappelle María López. Mais les relations se sont récemment resserrées. » En 2020, les États-Unis sont le premier pays à reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental – geste que le Maroc honore avec zèle en baptisant « Donald J. Trump Highway » l’autoroute qui file jusqu’à Dakhla, en territoires sahraouis occupés. Avec Israël, les relations se normalisent au moment des accords d’Abraham, signés la même année. Et en 2026, l’axe se consolide encore : le 19 janvier, Mohammed VI devient le premier chef d’État arabe et africain à annoncer son ralliement au « Conseil de la paix » voulu par Donald Trump pour Gaza.
« À Ceuta, l’intérêt d’Israël et des États-Unis dépasse la question migratoire : il s’agit surtout de profiter de l’occasion pour fragiliser le gouvernement espagnol, qui s’est frontalement opposé à la guerre à Gaza et en Iran », estime María López. D’autant que la géographie ajoute une couche stratégique : l’enclave garde le passage de Gibraltar, porte occidentale de la Méditerranée. À l’heure où les routes maritimes sont bousculées par les tensions, les grands détroits redeviennent des pièces maîtresses. Un récent rapport du Congrès américain laisse d’ailleurs entendre que le soutien à Rabat pourrait, à terme, dépasser la seule question du Sahara occidental. Ceuta y est décrite comme un territoire « administré par l’Espagne », formule loin d’être anodine tant elle rejoint la lecture marocaine, qui en revendique la souveraineté depuis 1956. Ennemie de Washington, honnie par Israël, l’Espagne de Sánchez est la cible favorite des droites internationales. Et Ceuta, le fusible pour la faire péter.
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1 . Mouvement politique armé qui revendique l’indépendance du Sahara Occidental.
Cet article a été publié dans
CQFD n°255 (septembre 2026)
Le 30 juillet dernier, 60 000 à 80 000 personnes sont afflué à Ceuta depuis le Maroc, provoquant la terreur des fachos. Dans le dossier du mois, CQFD explore la migration et le durcissement des frontières aux portes de l’Europe. Si les migrants continuent d’être instrumentalisés politiquement, deux réactions s’opposent : la violence de l’extrême droite ou la solidarité. CQFD s’intéresse aussi à la précarité et la répression politique qui poussent la jeunesse marocaine à l’exil, ainsi qu’au déclin de la libre circulation au sein de l’espace Schengen, où les contrôles aux frontières sont devenus la norme.
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Paru dans CQFD n°255 (septembre 2026)
Dans la rubrique Le dossier
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Mis en ligne le 05.09.2026
Dans CQFD n°255 (septembre 2026)
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