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Gilets jaunes : ketchup/mayo ?

Il n’y aura pas de coagulation rouge et or


paru dans CQFD n°174 (mars 2019), par Serge André, illustré par
mis en ligne le 17/08/2019 - commentaires

Autonomes et ingérables, les Gilets jaunes ont toujours tenu à distance partis politiques et syndicats. Jusqu’au début février où, à la faveur d’une grève générale, leurs troupes ont frayé avec des syndicalistes. Détails du moment à Perpignan.

Par Maïlys Vallade {JPEG}

Il y a des mots qui font la mode. Le 5 février, jour de grève générale, Gilets jaunes et drapeaux rouges devaient « coaguler ». Passé le temps de la défiance anti-syndicale, les fluos acceptaient de rompre leurs digues isolationnistes. Bien conscients que, si l’énergie était toujours là, il fallait stopper la lente érosion des mobilisations. Après plus de deux mois de lutte, l’usure et la peur d’être bastonné ou embastillé avaient coupé le jarret de bon nombre de manifestants. « Il faut que les gens descendent avec nous ! », répétait-on comme un mantra dans les assemblées générales. Le spectre de la récupération politicienne ayant reflué, une jonction temporaire avec quelques centrales syndicales (CGT, Solidaires et la FSU principalement) ne provoquait plus de cris d’orfraie. Après tout, on partageait certains mots d’ordre, dont l’exigence de plus de justice sociale.

À Perpignan (Pyrénées-Orientales), le point de confluence eut lieu place de Catalogne. L’occasion de retrouver l’insupportable sono de la CGT avec son immarcescible playlist à broyer les tympans. Affublé d’un grand manteau rouge, le secrétaire départemental cégétiste prit le micro : « Chers amis, chers camarades, nous vivons un moment unique, celui de la convergence des luttes. » Et l’orateur d’énumérer les doléances ad hoc  : non à la casse du service public, aux privatisations, au chômage. Avant de prévenir : « Si on bloque l’économie, le grand patronat va décrocher le téléphone pour dire à Macron qu’il arrête ses conneries. Et là, ça va évoluer. » On crut rêver en entendant ça : comme si le patronat ne l’avait pas déjà eue, sa grande frousse, dans la foulée d’un 1er décembre insurrectionnel. Aux prêts à en découdre, le syndicaliste adressa cependant un message tout en retenue : la grève générale est un horizon délicat, pas vraiment raccord avec le spontanéisme fluo. Le rapport de force se construit petit à petit. Aussi, après une manif plan-plan par les grands boulevards, l’homme appelait à une énième réunion intersyndicale à 15 h. Coaguler, OK. Mais pas trop vite.

Vider la maison poulaga

Dans l’assistance, ce fut la douche. Froide. Un camarade de chez Solidaires prit alors le micro. Des Gilets jaunes avaient passé la nuit à bloquer le marché international Saint-Charles. On se devait de les rejoindre. Mouvement d’humeur dans la foule. Action ou réunion, il fallait choisir. Après quelques palabres, une courte manifestation eut lieu en ville « pour qu’on se montre en nombre ». Et puis on rejoignit les Gilets jaunes à Saint-Charles – soit une bonne heure de marche vers la périphérie de la ville.

En début d’après-midi, drapeaux rouges et dossards fluos mêlèrent leur chromatique colère. Sifflets, cornes de brume, vivats ! Ne cachons pas notre joie : ce moment de « fraternité » fut assez émouvant à vivre. L’espace de quelques heures, la soudure permit toutes les prospectives. Tandis que les élites s’acharnent à cultiver les divisions, syndicalistes et rond-pointistes refondaient quelques bases communes. Dans la presse locale, une photo montra un délégué cégétiste hilare serrer la pogne de son homologue Gilet jaune. Tout autour, des centaines de poids-lourds de fruits et légumes étaient à l’arrêt. Les chauffeurs, pour l’essentiel marocains ou polonais, dégainèrent leur smartphones pour filmer cette étrange scène de liesse. Retranchés derrière les grilles de leur hangar, une poignée de patrons et de salariés zélés exprimèrent leur colère : « Vous empêchez les gens de travailler ! » « Vous avez qu’à vous mettre en grève et venir avec nous ! », rétorquèrent les autres.

La foule se massa autour de Sofiane  [1], increvable Gilet jaune : « On a passé la nuit ici à bloquer les camions. On n’a pas dormi. C’est bien beau de déclarer la grève générale le 5 février, mais nous on est en lutte depuis le 17 novembre. Ce qu’on vous propose, c’est de faire votre réunion syndicale ici sur le rond-point ! » Le porte-parole cégétiste esquissa une grimace. Et répéta la substance de ses précédents discours. Ne pas se presser, convaincre pas à pas, parce que personne n’a de « baguette magique pour que les gens se mettent en grève ». L’échange s’embourba quelque peu. Les Gilets jaunes avaient réussi le tour de force d’attirer les syndicats sur leur terrain de lutte. Mais on comprit rapidement que l’exploit s’arrêterait là.

Une fois ces derniers repliés en intersyndicale, les flics commencèrent à se harnacher. La fête prit fin. Des renforts de bleus arrivèrent, en petits groupes pas toujours synchrones. On aurait dit que le préfet avait vidé toute la maison poulaga : on vit affluer des maîtres-chiens, des bacqueux, des secrétaires à talons. Tout ce personnel de l’ordre déboulait par vagues successives, de manière un peu précipitée. Les civils se munissaient de casques et tonfas ; d’autres sortaient leurs caméras pour filmer la canaille. Toisant ses anciens collègues, un flic retraité passé du côté jaune s’exclama : « C’est du grand n’importe quoi ! Ces gens ne sont pas du tout formés pour le maintien de l’ordre. Ce ne sont ni des CRS, ni des gendarmes-mobiles. » Désireux de tenir la position, d’intrépides Gilets traînèrent une cohorte de Caddie chipés au Lidl du coin pour en faire une barricade symbolique. La suite se confondit en séquences coutumières : sommations, gazages, charges. Des gens coursés sur plus de deux kilomètres. Des bacqueux désinhibés multipliant de crasses menaces. Une Gilette atteinte par un tir de LBD à la jambe dut passer sur le billard. Faire peur, faire mal. La schlague castanérienne n’entendait pas mollir.

Démasquer les bluffeurs

La brève convergence syndicale n’a rebattu aucune carte. Né hors les clous de la contestation sociale, le soulèvement des Gilets jaunes ne peut compter que sur lui-même et sa propre capacité à se régénérer. Ce qui n’est pas plus mal. Son essence ne peut que le pousser à multiplier les débordements et innover dans sa recherche de nouveaux terrains de lutte. Éviter toute « normalisation » ; tout enfermement dans une quelconque doctrine proche du faisandé dialogue social. À ce jeu là, il nous est permis d’être optimiste. Les Gilets jaunes n’ont pas eu besoin de lire le Comité invisible pour piger qu’un blocage des flux économiques constituait un des principaux rapports de force avec le pouvoir. Pas eu besoin de lire Bakounine pour comprendre qu’adopter une structure verticale avec ses cercles hiérarchiques ne pourrait que les déposséder de toute capacité à agir. En obligeant la Macronie à se dévoiler, les dossards jaunes ont mis à jour l’ossature policière d’un État prêt à toutes les surenchères sécuritaires pour étouffer la fronde. Le lendemain de la grève générale, quelques dizaines de Jaunes retournèrent comme d’habitude au rond-point stratégique du péage sud-perpignanais. Plusieurs fourgons de police vinrent les déloger. Ce qui était toléré la veille ne l’était plus à présent. Un flic résuma : « Le préfet nous a donné l’ordre de nettoyer les ronds-points. »

Samedi 16 février. Cinq cents fluos défilent dans les rues de Perpignan pour l’acte XIV. On se compte, on s’évalue, on se rassure. Trois mois de lutte et on est toujours là. Une rumeur indique que le directeur d’un Leclerc a menacé ses employés : « Si je vois l’un d’entre vous avec un gilet jaune, c’est la porte ! » Sur le parking du supermarché, les stores métalliques sont baissés et les entrées barrées de flics en tenue antiémeute. Le temple de la consommation sous bonne garde de la police républicaine... Plus tard, alors que nous sommes massés face au commissariat, on tchatche avec un ex-bidasse ayant fait du maintien de l’ordre en Afrique. Il montre un flic en faction : « Tu sais pourquoi il porte une cagoule ? » – « Pour pas qu’on le reconnaisse ? » lui répond-on. – « Non. C’est pour faire peur. Et lui, là-bas, avec son LBD plaqué contre sa poitrine : il n’est pas du tout prêt à tirer. Il exhibe juste son arme. En Afrique, j’ai fait face à des manifestants autrement plus hostiles et nombreux. On ne portait ni casque ni bouclier. Sinon, ç’aurait été perçu comme une provocation. Ce qu’on voit là, c’est une mise en scène. Une grossière intimidation. »

Les coups de menton de l’Élysée. Du bluff.

Serge André

Notes


[1Le prénom a été changé.



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Par Serge André


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