Révolution iranienne

« Femme, vie, liberté ! Un slogan qui dit très bien ce qu’on veut ! »

En Iran, des révoltes populaires massives s’organisent depuis septembre dans tout le pays contre le pouvoir en place. Malgré la répression sanglante et les tentatives de diversion des autorités, le mouvement révolutionnaire semble plus que jamais déterminé à revendiquer sa liberté.

Depuis le 16 septembre 2022, date de la mort de l’étudiante kurde Jina Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs, un soulèvement à caractère révolutionnaire est en cours en Iran pour réclamer la chute du régime des mollahs. La réponse des autorités iraniennes est violente et sanguinaire : selon l’organisation Iran Human Rights, à la date du 27 décembre 2022, au moins 476 personnes (dont 64 enfants) ont été assassinées par les forces de sécurité depuis le début du mouvement. Membre du collectif 98, groupe internationaliste créé par des militant·es de la diaspora iranienne après le dernier soulèvement en 2019, Jina* décrypte pour nous cette révolution en cours.

Par Mathilde Meignan

Comment expliquer ce soulèvement qui dure depuis plus de trois mois ?

« Le soulèvement actuel trouve ses racines dans les révoltes de 2017 et 2018 qui se sont déroulées dans un contexte de crise économique. Plus de la moitié de la population vivait alors sous le seuil de pauvreté. Elles se sont traduites par un soulèvement massif dans la plupart des quartiers pauvres des grandes villes, mais aussi dans les petites villes. Dans certains endroits, c’était la première fois que des mobilisations éclataient. Même si c’est le contexte économique et social qui a poussé les gens à descendre dans les rues, les protestations ont vite pris pour cible le régime dans son ensemble. Les Iranien·nes qui sont descendu·es protester ne croyaient plus à la fausse opposition entre “réformistes” et “fondamentalistes”1, instrumentalisée pendant de longues années par le régime iranien. La rhétorique n’a plus fonctionné. »

Qu’est-ce qui explique ce changement ?

« En Iran, ce sont principalement les classes moyennes qui soutenaient le courant réformiste, notamment car elles bénéficiaient d’un niveau de vie plus qu’acceptable. Mais la série de sanctions internationales prises contre le régime entre 2010 et 2012 a profondément impacté l’économie du pays, et une partie de la classe moyenne a subi un important déclassement social. Le soulèvement de 2017 marque donc une rupture entre le peuple et le régime. C’est le régime dans sa totalité, réformistes et fondamentalistes, qui est discrédité. C’est fini, les gens n’y croient plus.

Entre décembre 2017 et novembre 2019, la vie politique iranienne a été marquée par de très nombreuses manifestations et grèves, notamment dans le secteur de l’éducation. Confronté·es à une forte inflation, fonctionnaires publics et travailleurs·euses de l’industrie sont descendu·es dans la rue. Mais le mouvement a été brutalement réprimé. »

L’assassinat d’une jeune étudiante, Mahsa Amini, par la police des mœurs a été l’étincelle du mouvement ?

« Jina Mahsa Amini est un symbole des trois forces qui, depuis la révolution islamique de 1979, luttent contre ce régime : les femmes, les Kurdes et les étudiant·es. Elle était les trois à la fois. Concernant les droits des femmes, le régime iranien a, dès le début de la révolution islamique, cherché à contrôler le corps des femmes, en imposant le port obligatoire du hijab par exemple, en limitant l’accès à la contraception ou à l’avortement. Le 8 mars 1979, quelques semaines après la prise de pouvoir de l’ayatollah Khomeini, les Iraniennes sont descendues dans la rue contre l’obligation du port du hijab.

« Jina Mahsa Amini est un symbole des trois forces qui luttent contre ce régime : les femmes, les Kurdes et les étudiant·es »

Ce même mois de 1979, la capitale du Kurdistan iranien, Sanandaj, a résisté 24 jours sous les bombardements massifs de l’armée nationale iranienne, étouffant les demandes d’autodétermination des Kurdes. Près de 5 000 peshmergas (combattants), hommes et femmes, quittèrent alors la ville afin d’épargner les civil·es, et se réfugièrent dans les montagnes. Avant la chute de Shah, les sociaux-démocrates kurdes avaient négocié avec Khomeini la perspective d’un régime fédéral donnant plus d’autonomie au territoire kurde. Mais une fois la révolution advenue, c’est un centralisme autoritaire qu’a déployé le régime de Téhéran.

Le corps des femmes reste le principal sujet dont on parle dans les médias, au parlement ou dans la bouche même du Guide suprême. Contrôler nos corps, c’était un moyen de contrôler nos vies. La mort de Jina Mahsa Amini est venue exploser tout cela. Sur sa tombe, ses proches ont fait écrire “Chère Jina, tu ne meurs pas ! Ton nom devient un symbole !” Il y a une tradition de lutte dans la ville kurde de Saqqez d’où elle était originaire. Les gens étaient prêts et savaient quels chants et quels slogans lancer. »

C’est là qu’apparaît le slogan « Femme, vie, liberté » ?

« Ce slogan n’est pas nouveau. Il vient du mouvement kurde de Turquie, et notamment du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui n’est pas un simple parti mais un mouvement transversal aux quatre régions kurdes (Bakur, Rojava, Başûr et Rojhilat2).

Au début des années 2000, les militantes du PKK ont décidé de créer une branche non mixte afin de lutter contre les réflexes patriarcaux dans le parti. C’est l’origine du slogan “Femme, vie, liberté !” Il a été repris dans les manifestations qui ont suivi l’assassinat des trois militantes kurdes de Turquie, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Söylemez, à Paris en janvier 2013, mais aussi après la libération de la ville de Kobané des mains de Daech par les unités de protection du peuple (YPG), composées pour moitié de femmes combattantes. Venu du Kurdistan, repris par les étudiant·es à Téhéran, ce slogan explique très bien ce qu’on veut : la liberté, l’égalité et une vie digne. »

Comment est structuré le mouvement féministe en Iran ?

« Ces vingt dernières années ont été marquées par de nombreuses mobilisations féministes. L’une des plus connues a été la campagne “Un million de signatures”, en 2006, qui visait à abolir toutes les discriminations dont étaient victimes les femmes iraniennes3.

Mais les relations entre les “féministes de Téhéran” et les autres groupes n’ont pas toujours été simples. Comme partout, il y a des dissensus par rapport à l’action radicale. En tant que féministes kurdes, on nous a souvent reproché de participer à la “militarisation” du féminisme, car nous revendiquons le fait que les femmes puissent participer à la lutte armée. Cette critique nous a particulièrement été faite en 2015, pendant la bataille de Kobané4. Nous leur répondions “Que voulez-vous qu’on fasse contre Daech ? Il faut bien qu’on se défende !” Mais on réalise que nous sommes soumises à l’oppression du même régime. Et dans le soulèvement actuel, les féministes iraniennes réussissent à porter collectivement différentes voix. Du côté de la diaspora, cela s’est notamment traduit par la création du collectif Feminists4Jina. »

Qu’est-ce que cela veut dire d’être anti-impérialistes aujourd’hui en Iran ?

« L’État est inévitablement porteur d’une dynamique impérialiste qui vise à préserver ses intérêts et à combattre les autres pays. Au sein du collectif 98, nous rejetons la vision “campiste” du monde selon laquelle on est soit du côté des États-Unis et leurs alliés, soit du côté de la Russie, de la Chine et de leurs amis. On peut combattre les deux. Ce que les États-Unis ont fait en Afghanistan et en Irak, le régime iranien le fait à son échelle en Syrie, en soutenant Bachar El-Assad, au Liban, en appuyant le Hezbollah, ou au Yémen. Et aujourd’hui, les drones iraniens bombardent le peuple ukrainien. Soutenir le peuple ukrainien ne veut pas dire soutenir l’Otan. On peut très bien lutter contre la logique impérialiste russe et combattre la stratégie expansionniste de l’Otan. »

Propos recueillis par Maël Galisson
Par Mathilde Meignan

1 Il s’agit des deux principaux camps politiques. Les réformistes, qui prétendent vouloir limiter les pouvoirs du chef de l’État et changer les lois de la République islamique, ont notamment perdu en légitimité à trop défendre le statu quo à travers des stratégies d’arrangement avec les conservateurs.

2 Ce qui correspond respectivement aux territoires turc, syrien, irakien et iranien sur lesquels s’étend le Kurdistan.

3 Le texte réclamait, entre autres, des droits égaux pour la femme en cas de mariage ou de divorce, l’abolition de la polygamie et du mariage temporaire, la hausse de l’âge de la responsabilité pénale à 18 ans pour les filles comme les garçons ou encore le droit pour la femme de transmettre sa nationalité à son enfant.

4 De septembre 2014 à juin 2015, les armées de l’État islamique assaillent la ville de Kobané (nord de la Syrie), défendues par les troupes kurdes des YPG et des alliés. L’État islamique sera finalement repoussé hors de la ville. Les affrontements armés ont fait plusieurs milliers de mort·es et des centaines de milliers de réfugié·es. Un épisode terrible souvent comparé à la bataille de Stalingrad (juillet 1942 à février 1942).

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CQFD n°216 (janvier 2023)

Pour ouvrir 2023, un dossier « Développement personnel, régressions collectives ». Avec notamment un long entretien avec le réalisateur du documentaire « Le business du bonheur ». En hors-dossier, on parle de la déferlante législative anti-squat, de la révolte (révolution ?) iranienne (notamment à travers le rôle central des femmes), des indigènes et de la gauche au pouvoir au Mexique, de mares à grenouilles comme outil de lutte du côté de Dijon, de la grève des salarié.es du nettoyage à Lyon Perrache... Deux longs entretiens sont aussi au menu : Jérémy Rubenstein revient sur l’histoire (et l’actualité) de la contre-insurrection à la française et Tancrède Ramonet nous parle de sa série documentaire « Ni dieu ni maître » consacrée à l’anarchisme. Et comme c’est la nouvelle année, un cadeau : le retour du professeur Xanax de la Muerte qui vous offre votre horoscope 2023 !

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