Le génie féministe de la romance
Dirty Dancing m’a radicalisé·e
Au moment où je me fonds dans la foule dense des Transmusicales de Rennes en décembre dernier, la DJ temporise sa transition avec une mélodie qu’on croit reconnaître. La tension monte, et quand les paroles se font enfin distinctes, elles déclenchent l’euphorie générale d’un public chantant à gorge déployée « (I’ve had) The Time of my Life » du film Dirty Dancing. Le carpe diem est général.
N’ayant qu’un vague souvenir du film, je me suis demandé si je ne vivais pas là un puissant moment de nostalgie pour une œuvre qui – à l’image de Grease – gagne à ne pas être revue1. Mais avec la publication quelques mois plus tard de l’ouvrage On ne laisse pas Bébé dans un coin : Dirty Dancing, un film féministe (Hors d’atteinte, mai 2026), j’ai vite compris que j’étais à côté de la plaque. Dans cette passionnante analyse, initialement publiée en 2024, l’autrice et journaliste canadienne Andrea Warner nous replonge dans tout ce que cette amourette d’un été a de politique : alors que Bébé, 17 ans, est en vacances avec sa famille aisée, elle découvre les inégalités de classe et l’empouvoirement par la danse en rencontrant Johnny, un des employés de la pension ; les deux s’associent pour financer l’avortement clandestin de leur amie Penny tout en évitant qu’elle perde son emploi ; le soin devient communautaire quand l’opération se passe mal et que le trio se confronte à l’hostilité familiale et institutionnelle.
Pour l’autrice, il n’y a pas de doute possible : Dirty Dancing est une « œuvre cinématographique subversive, féministe et drôle, en avance sur son temps (et intemporelle) à bien des égards […] L’avortement y est montré comme un soin médical normal, nécessaire et vital ; et les femmes y désirent et y pratiquent du sexe sans que ça ne dérange personne ». Mais elle ne s’arrête pas là et passe en revue les musiques du film, nous raconte ses coulisses et les difficultés auxquelles s’est confrontée Eleanor Bergstein pour défendre son scénario – basé sur sa propre vie – des tentatives de censure. Le film reste cependant le produit de son époque et la journaliste pointe du doigt une réappropriation culturelle (musiques et danses) au profit d’un casting uniquement blanc, qui en fait une œuvre « complice de la longue histoire raciste des Blancs exploitant la culture noire ».
Partant de son propre vécu, Andrea Warner insiste sur le pouvoir émancipateur des drames musicaux de l’époque, dont Flashdance, Footloose et plus particulièrement Dirty Dancing. « Le film qui a changé ma vie. C’est lui qui a contribué à façonner mon féminisme naissant, qui a fait de moi une militante à vie pour le droit à l’avortement et qui m’a fait découvrir la puissance de la musique. »
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
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1 . Autre comédie musicale culte sortie en 1978, Grease est notamment critiquée pour sa contribution à la culture du viol (propos et comportements sexistes, scènes d’agressions, banalisation des violences ).
Cet article a été publié dans
CQFD n°253 (juin 2026)
Depuis une bonne trentaine d’années, le mouvement free-party promet un espace de fête libérée de toute surveillance. Si dernièrement, la répression s’est durcie, la résistance, elle, continue. CQFD y consacre son dossier central : reportage au Teknival 2026, retour sur l’histoire de la teuf libre et analyse des sanctions chez nos amis italiens. Dans les actus, CQFD a failli faire la montée des marches à Cannes mais finalement, la culture bourgeoise du cinoche nous a plutôt inspiré un article à charge. Tandis qu’au Sénégal, les enjeux impérialistes se nichent dans les mesures LGBT-phobes : on vous explique les enjeux page 12.
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Paru dans CQFD n°253 (juin 2026)
Par
Illustré par Marie-Madeleine Salvanes
Mis en ligne le 04.06.2026
Dans CQFD n°253 (juin 2026)
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