Être femme sans être maman

Maternité : "un renoncement heureux et possible"

Dans la BD Après, ce sera trop tard, Anaïs Schenké nous raconte ses réflexions face à une question devenue pressante à l’approche de ses 35 ans : veut-elle être mère, avant qu’il ne soit trop tard ? À travers un récit personnel et politique, elle rend palpables les multiples pressions qui pèsent sur les femmes, et esquisse d’autres voies possibles.

J’ai l’impression d’être soudainement sur la dernière ligne droite. Et le sentiment qu’il n’y a aucune des deux options qui m’attire plus que l’autre », répond le personnage d’Anaïs quand son amie lui demande si elle veut des enfants à bientôt 35 ans. Congeler ses ovocytes ? Faire une PMA ? Ne pas être parent vu l’état du monde ? Vivre pour soi ? Autant de questionnements auxquels se confronte l’autrice marseillaise Anaïs Schenké et qu’elle nous raconte dans sa BD Après, ce sera trop tard. Et si je n’étais jamais mère ? (Les Insolentes, 2025). Et si, face à l’immense pression de devoir savoir ce qu’on veut, il était possible de ne pas céder aux sirènes de l’urgence en se définissant autrement que par la présence ou l’absence d’enfant ? Entretien.

D’où est né ce projet de BD sur la question de la maternité ?

« Ça a commencé avec quelques strips sur Insta1 pour partager mes questionnements sur la préservation des ovocytes. J’allais avoir 35 ans, j’étais célibataire et c’était un sujet qui devenait de plus en plus présent dans les échanges que j’avais avec des copines dans la même situation que moi. La démarche ayant un âge limite pour s’y inscrire, cela venait raviver la pression et le sentiment d’urgence que l’on peut avoir en tant que femme (bien qu’on puisse a priori toujours avoir des enfants autour de la quarantaine2). J’ai commencé à creuser le sujet et j’ai rapidement eu beaucoup de retours de lectrices qui se posaient les mêmes questions. C’était apaisant de ne pas être seule. Je me suis rendue compte que j’avais besoin qu’on me dise que ce n’était pas grave de ne pas savoir. »

Par le biais de ton personnage, on passe à travers les multiples injonctions qui pèsent sur les femmes pour faire de la maternité une évidence. Comment ça s’est manifesté pour toi ?

« Mon entourage n’est pas trop porté sur la parentalité et je n’avais pas l’impression d’être pressurisée par ces injonctions, mais je me suis rendue compte que c’était là malgré tout, et depuis longtemps : en réalité je me suis toujours pensée comme mère. Depuis mon enfance, j’avais en tête les prénoms de mes futurs enfants et imaginais déjà comment je les élèverais. On nous inculque le fait de ne pas pouvoir se penser en dehors de la maternité et ça devient rapidement une lourde responsabilité : quand t’es adolescente, avec l’apparition des premières règles, ton corps d’enfant devient un corps qui peut procréer ; par la suite, tu sais qu’une fois sur le marché du travail, le projet de maternité va peser et te discréditer par rapport à un homme – alors que lui aussi peut être parent !

« Les parcours PMA sont loin d’être “faciles”, ils ne sont pas anodins et encore très mal accompagnés sur le plan humain »

Tu es constamment la cible d’injonctions contradictoires qui te font sentir que si tu n’es pas mère, tu es passé à côté de quelque chose, mais que si tu es mère, cela va peser sur ta vie professionnelle et amoureuse, tes cercles sociaux et ta vie quotidienne. Si t’as des enfants en étant jeune, c’est bizarre, si t’es plus âgée, t’es trop vieille, si t’en as plein, t’es une cassos, et si t’en as qu’un, ça va être un enfant-roi… La dissonance est permanente. Quels que soient nos choix, il n’y a jamais de bonne manière d’être une femme. Quand ce n’est pas Macron qui t’écrit personnellement pour te dire de faire un enfant pour la patrie, dans une grossière instrumentalisation de nos corps. »

Dans la BD, face à toutes les options possibles, le personnage se penche sur les parcours « alternatifs », en particulier sur la congélation des ovocytes qui permet de remettre le choix à plus tard.

« Ce sont des avancées sociales importantes qui ne sont pas à remettre en question. Mais pour la congélation des ovocytes, je ne pouvais pas m’empêcher d’y voir une “solution de facilité”. Non pas pour les personnes concernées, mais pour les institutions qui la proposent : vous avez 35 ans, pas de taf, pas de situation stable, vous êtes dans des apparts pourris, c’est compliqué de rencontrer des gens qui veulent s’engager ? Bah ! préservez vos ovocytes et on verra à vos 41 ans. Une manière de remettre le choix à plus tard tout en maintenant la pression sur les corps. En réalité, les parcours PMA sont loin d’être “faciles”, ils ne sont pas anodins et encore très mal accompagnés sur le plan humain. Ils peuvent être douloureux et violents pour le corps et le mental, avoir des répercussions importantes sur le quotidien, la vie sociale et amoureuse. Et il n’y a pas de garantie que ça fonctionne ! Dans la BD, je me permets d’envisager que c’est une fausse solution dans un contexte où le système de santé se casse la gueule, où il n’y a pas de places en crèche et où les familles monoparentales sont les plus précaires. La priorité serait plutôt de créer un contexte qui donne envie aux gens de faire famille, non ? »

Comment est-ce que ces différents scénarios sont venus questionner ton désir initial de maternité ?

« Je me suis rendue compte que je parlais surtout de “désir” d’enfant et de parentalité, et que je ne pouvais pas faire abstraction du fait que nos désirs étaient calibrés par nos expériences, nos environnements et nos entourages. On est coincé·es entre une envie souvent fantasmée d’être parents et la réalité du contexte politique, social et environnemental. Pour moi, un des enjeux a été de corréler mon désir à la réalité, d’observer la contradiction entre ce que je souhaite et ce qui est possible, et d’accepter qu’aucun choix n’est parfait. J’avais besoin de pouvoir rebattre les cartes autour de ce regret, de cette condamnation à la tristesse perpétuelle qu’on te prédit si tu ne fais pas ce que le système considère comme “les bons choix” dans ta vie. »

Face à cette pression, tu parles d’un manque de scénarios positifs, désirables, de ce que peut être la vie de femme sans être mère. On manque de modèles qui se fondent sur autre chose que la présence ou l’absence d’enfants ?

« Quand j’ai commencé les premières planches, je m’attendais à avoir une réponse évidente, et au fond de moi j’espérais que soit oui, parce que ça me faisait peur d’imaginer ne pas avoir d’enfants. Puis j’ai beaucoup parlé avec des femmes qui n’ont pas voulu ou pas pu être mère. Au fil de l’eau tout est devenu beaucoup moins effrayant et surtout, tout simplement palpable. Les contours d’une vie à 50 ou 60 ans sans enfants commençaient à pouvoir être envisageables, voire désirables ! En fait, échanger avec ces femmes m’a permis de réaliser qu’un renoncement heureux était possible.

Ça m’a aussi fait réaliser les préjugés que j’avais intériorisés depuis longtemps envers les femmes seules : ces projections négatives dans lesquelles ces femmes le sont par défaut, qu’elles ont des animaux par compensation et qu’elles sont irrémédiablement tristes, car comment ne pas l’être quand on vit sans enfants, ou pire sans enfants et hors du couple ? Je crois et j’espère que ces jugements auront évolué d’ici les prochaines années. Beaucoup de femmes (et pas que d’ailleurs) de ma génération (et des suivantes) n’auront pas d’enfants ! »

Avoir des enfants peut aussi être, sans que ce soit forcément assumé, une manière de répondre à l’appréhension de la solitude, du vieillissement et de la mort. Est-ce que tu as ressenti cette forme de chantage sur nos angoisses existentielles ?

« Ce n’est pas parce que t’as des enfants qu’ils vont s’occuper de toi et que tu ne finiras pas tout seul à l’Ehpad ! Faire des enfants pour ne pas vieillir seul·e est un mauvais calcul : mieux vaut commencer à se renseigner sur les activités sociales entre seniors. Il y a quelque mois, une amie d’une soixantaine d’années a lu la BD et m’a laissé une petite note vraiment touchante où elle dit : “j’ai 63 ans, je n’ai pas d’enfants, mais j’ai un peu des petits bouts d’enfants partout, ça ne m’a jamais empêchée de me sentir bien et épanouie, et j’adore ma vie !

En réalité, si tu n’as pas d’enfant, tu peux déployer plein de choses différentes pour créer un sentiment de communauté ou de famille choisie, que ce soit en t’occupant d’enfants qui ne sont pas les tiens, en bénévolant dans des assos ou en ayant des activités collectives. Il y a plein de manières de ne pas être seul·e, même si c’est évident qu’on n’est pas à égalité en fonction de nos parcours de vie. Reste qu’il y a des espaces à investir ou à créer pour ne pas être seul·e. Et je pense qu’on est une génération qui va beaucoup miser là-dessus. »

Jonas Schnyder

Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.

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2 Selon l’Insee, l’âge moyen du premier enfant augmente continûment depuis les années 1970 en France, pour être à 31 ans en 2023, et 10 % des mères ont 36 ans ou plus.

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Cet article a été publié dans

CQFD n°251 (avril 2026)

Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.

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