CQFD Mensuel de critique et d'expérimentation sociales, en kiosque le premier vendredi du mois (4 €)

Queen Kong

Deux ans après #MeToo : un bilan intime et politique


paru dans CQFD n°183 (janvier 2020), rubrique , par Marie Hermann
mis en ligne le 21/01/2020 - commentaires

Finalement, #MeToo, c’est un peu comme la mort de Diana ou le 11 Septembre : nous savons tous où nous étions et ce que nous faisions, quand bien même le phénomène n’a pas consisté en une déflagration réunissant le monde entier devant des écrans de télévision. Nous sommes tous et toutes marqué•es par un moment de bascule, une prise de conscience, un événement qui dessine un avant et un après.

Pour moi, ce moment est arrivé en octobre 2017, alors que j’écoutais L’Hymne des femmes, que la journaliste Johanna Luyssen avait placé à la fin d’un article sur la vague féministe qui commençait à enfler. J’étais dans le salon vide de l’appartement que j’étais en train de quitter après m’être séparée d’un compagnon violent. J’ai pleuré.

J’ai pleuré d’avoir enfin réussi à m’échapper de ce couple et de pouvoir commencer une vie plus libre. J’ai pleuré sur la beauté de ce chant, qui m’a toujours donné la chair de poule, sur les milliards de mots qui déferlaient alors partout dans le monde pour dire la haine et les attaques que nous subissons toutes tous les jours. J’ai pleuré d’épuisement, de lassitude qu’on en soit encore là. J’ai pleuré en pensant à notre condition commune, à tout ce qui nous rassemble, nous, les femmes, quelle que soit la définition qu’on donne à ce mot.

Il s’est passé tant de choses depuis. Comme pour beaucoup d’entre nous, et à cause d’une série de hasards plus ou moins liés à #MeToo, mon féminisme s’est intensifié. Je me suis radicalisée. J’ai lu, écrit, parlé, pris conscience, manifesté. J’ai fait de la pédagogie et ouvertement refusé d’en faire, j’ai décrété des journées « pauses de féminisme » où je restais dans un déni qui me reposait, j’ai engueulé des hommes partout où j’en croisais, j’ai rompu avec des amis et des amants. J’ai cherché à éradiquer mes fantasmes de domination sans parvenir à les remplacer. J’ai questionné mon hétérosexualité. J’ai fait de la boxe. J’ai réfléchi à des stratégies pour ne pas les détester tous.

Mon rapport aux hommes a changé. Plus que jamais, j’ai envie d’y arriver avec eux et pas sans eux. Ceux à qui je ne fais pas peur me racontent avec franchise et lucidité ce qui se passe de l’autre côté de la domination : l’angoisse qu’une compagne dont ils ne sont pas vraiment amoureux dépende d’eux financièrement, la conscience qu’ils n’ont pas toujours été irréprochables sur la question du consentement, la peur qu’un geste ou un mot mal interprété détruise leur carrière. Le fait qu’ils ne sont plus toujours les bienvenus pour aborder certains sujets en public, le sentiment qu’il y a dans les rapports amoureux bien d’autres rapports de force que la domination masculine. La gêne de fantasmer des violences sans parvenir à autre chose pour le moment, et tout cet infini bordel concernant la pénétration, dont personne ne sait si c’est en soi un geste humiliant et s’il serait préférable que plus personne ne pénètre personne ou, au contraire, que tout le monde soit pénétré.

Mon rapport aux femmes a changé aussi : je suis revenue de certaines illusions sur ce qu’on appelle désormais la sororité, j’ai pris conscience que je savais bien moins répondre à la violence des femmes qu’à celle des hommes. J’ai commencé à créer des choses entre femmes et observé l’incroyable énergie qui pouvait se dégager de ces instants gagnés sur le patriarcat. J’ai vécu des moments magnifiques de solidarité dans la rue, les trains, le travail, les bars et l’amitié qui sont venus plus simplement, plus puissamment qu’avant.

Deux ans après cette immense déflagration qui a bouleversé la vie intime et politique de beaucoup d’entre nous, face à tout ce qui reste à faire et qui est aussi immense que désespérant, le danger que je redoute le plus est celui que pointent Carla Bergman et Nick Montgomery dans « Défaire le radicalisme rigide » [1]. Ils y racontent comment, dans une fête, un militant a interrompu Emma Goldman (1869-1940) alors qu’elle était en train de danser, pour lui dire d’un ton lugubre qu’un tel comportement n’était pas digne d’une militante.

Dans des temps qui exigent, permettent, appellent de la radicalité, méfions-nous de nos tendances à traquer les erreurs en nous et chez les autres. De nos catégories toutes faites, du plaisir de se sentir radical et de la peur de ne pas l’être assez. De nos tendances à ne juger que les actes dits et affichés et d’omettre ceux qui sont plus discrets. De notre facilité à perdre notre confiance en nous et dans les autres. Dans nos radicalisations respectives, dans nos désespoirs intimes et politiques, surtout, surtout, n’oublions pas de danser.

Marie Hermann

La Une du n°183 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

Cette chronique a été publiée sur papier dans le numéro 183 de CQFD, en kiosque du 3 janvier au 6 février. Son dossier central est consacré aux résistances à la surveillance généralisée. Voir le sommaire du numéro complet.

Ce mois-ci, nous poursuivons notre campagne de soutien et d’abonnement, indispensable à la survie de ce journal indépendant. Notre Patrick Drahi, c’est toujours vous !


Notes


[1Disponible sur le site Expansive.info, ce texte est la traduction d’un extrait du livre Joyful Militancy – Building Thriving Resistance in Toxic Times, paru en anglais chez AK Press en 2017. Merci à Maya Mihindou pour cet énième précieux conseil.



Ajouter un commentaire

Par Marie Hermann


Dans le même numéro


1 | 2 | 3

Voir






Spip ø Squelette ø Ce site ø Suivre la vie du site RSS 2.0 ø Naviguer en https ø Soutenir CQFD ø Contacts ø Affichage classique