Le travail selon Milei
Argentine : un anniversaire sans cadeaux
« Tous les ans je vais à la marche du 24 mars, mais cette fois c’était particulier », confie Sol Montero, étudiante de 22 ans à Buenos Aires. En ce jour, la rue appartient au peuple argentin. Dans la capitale, l’avenida de Mayo est noire de monde. Foulards blancs, affiches « Plus jamais ça » et slogans « Où sont les 30 000 disparus ? », les Argentin·es commémorent les 50 ans du dernier coup d’État imposant la dictature civilo-militaire. « Mémoire, Vérité et Justice », trois mots d’ordre pour un anniversaire à contre-pied de la politique négationniste du président Javier Milei.
En Argentine, le souvenir du régime instauré le 24 mars 1976 par le général Jorge Rafael Videla est encore douloureux. Sept ans de dictature, l’une des plus meurtrières d’Amérique latine. Au total, plus de 700 centres clandestins de détention, 30 000 disparu·es dont 500 bébés enlevés et des milliers de familles déchirées. Les premières à braver la répression en se mobilisant collectivement : les Mères de la place de Mai. Chaque jeudi, coiffées d’un foulard blanc, symbole de la résistance, ces femmes tournaient autour de l’obélisque avec une seule question : « Où sont nos enfants ? ». Artistes, étudiant·es, journalistes, politicien·nes et syndicalistes de gauche, la majorité des disparu·es avait moins de 30 ans.
Cinquante ans après, les mères sont devenues des grands-mères et elles cherchent toujours désespérément leurs enfants mais aussi leurs petits-enfants. À ce jour, seules 140 personnes enlevées à la naissance ont été retrouvées. « Ni oubli, ni pardon », jure Sol. Surtout avec un gouvernement révisionniste : « Aujourd’hui, il est important de se mobiliser contre le gouvernement qui nie les crimes de la dernière dictature », poursuit l’étudiante. Depuis le retour de la démocratie en 1983, Javier Milei est le premier président à remettre en question le chiffre officiel des 30 000 disparu·es. Un problème majeur car l’avancée des recherches dépend du bon vouloir du gouvernement. Pour effacer cette histoire, Milei démantelait à l’été 2024 l’unité d’enquête chargée de retrouver les bébés volés.
« À 50 ans du coup d’État, même politique, même lutte. » Sol fait le parallèle entre le gouvernement actuel et la dictature, en particulier sur le plan économique. Elle pointe du doigt l’ultralibéralisme de Javier Milei, mais également son copinage avec les États-Unis de Donald Trump. « La marche porte les revendications actuelles du peuple argentin notamment le rejet du protocole anti-manifestation ou bien la réforme du travail », insiste-t-elle. Depuis son arrivée au pouvoir, Milei mène une offensive brutale contre les travailleur·euses et brise leur capacité de mobilisation. Dès 2023, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich annonçait la mise en place d’un protocole « anti piquetes »1 restreignant le droit de manifester et renforçant le pouvoir des forces de l’ordre. Pour le photojournaliste Pablo Grillo aussi, la journée du 24 mars est l’occasion de dénoncer cette répression gouvernementale. Il en est une victime directe. Alors qu’il couvre une manifestation de retraité·es en mars 2025, un tir de grenade lacrymogène l’atteint à la tête et le plonge dans le coma.
« À 50 ans du coup d’État, même politique, même lutte »
Son confrère Alejandro Wall explique avoir peur pour sa sécurité quand il couvre les mobilisations sociales : « Maintenant nous ne dépensons plus pour notre matériel journalistique mais pour acheter des protections, comme des masques à gaz, des lunettes antibalistiques et des casques de protection ». Pour lui, comme lors de la dictature, l’État cherche à contrôler l’opposition : « Gaz lacrymogène, balles en caoutchouc, coups, détentions arbitraires et illégales : ce sont les outils d’un État répressif qui cherche à briser la résistance, intimider ceux qui luttent et faire taire ceux qui documentent la vérité. »
Quant à la nouvelle réforme du droit du travail, adoptée par le Sénat le 27 février dernier, elle s’inscrit dans les mesures d’austérité imposées par les accords avec le Fonds monétaire international (FMI). Facilitation des licenciements, réduction des indemnités, extension de la journée de travail : la nouvelle réforme, appelée « modernisation du travail », a tout pour fortement précariser les salarié·es argentin·es. « Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail. Par exemple, elle permet de travailler jusqu’à 12 heures par jour. Les heures supplémentaires sont supprimées et remplacées par des systèmes de compensations négociées individuellement, ce qui est injuste car il y a une inégalité de pouvoir entre un employeur et un salarié. » explique Lucia de la Vega, avocate et chercheuse spécialisée dans les politiques du care2 au Centre d’études légales et sociales (Cels), une ONG argentine de défense des droits humains. Tout dépend alors de la bonne volonté du patron : horaires, vacances, télétravail, salaires et même licenciements : « Les indemnités de licenciement peuvent être payées jusqu’en 12 fois. En plus, en cas d’abus discriminatoire, par exemple pour grossesse, il n’y a plus de sanctions claires contre l’employeur. » Dans le même temps, le droit de grève est rendu plus difficile car un nombre croissant d’activités sont déclarées essentielles, ce qui interdit leur arrêt.
« Avec cette loi, on recule de 100 ans en matière de droit du travail »
Pour Lucia, ce sont les personnes les plus précaires qui seront touchées de plein fouet. « La réforme va aussi accentuer les inégalités salariales entre hommes et femmes. Depuis l’arrivée de Milei, l’écart salarial est passé d’environ 24 % à près de 30 %. » Force est de constater que les femmes occupent aussi la plupart des emplois informels et ont davantage recours au pluri-emploi. La chercheuse du CELS l’affirme, ce n’est pas une réforme isolée, elle est symptomatique de la politique de Milei : « L’État se retire, le marché n’est plus régulé, et la responsabilité du soin repose sur les familles, donc en pratique sur les femmes. » Tous les trimestres, Lucia publie un rapport sur l’évolution des politiques du soin à l’échelle nationale : « Sur les 50 politiques publiques qui existaient dans ce domaine avant le gouvernement Milei, il n’en reste aujourd’hui que trois. Aujourd’hui, les personnes âgées doivent parfois choisir entre se nourrir et acheter leurs médicaments. » Et le président argentin ne compte pas s’arrêter là. Pour bien commencer sa troisième année de mandat, il annonçait « neuf mois ininterrompus de réformes » lors de son discours annuel du 1er mars au Congrès argentin.
C’est devant ce grand bâtiment que des retraité·es se mobilisent depuis septembre 2024 afin de rehausser leur pension. « En Argentine, il existe une tradition de mobilisation sociale, donc il continue d’y avoir de la résistance, même si elle est aujourd’hui plus difficile », explique Lucia de la Vega. Contre la réforme de février, la puissante Confédération générale du travail de la République argentine n’a appelé à la grève que tardivement, alors que certains secteurs poussaient déjà en ce sens, et les effets des blocages n’ont été que limités. Cette loi travail, « c’est la première grande victoire politique de Milei parce qu’elle n’a pas été adoptée par décret présidentiel mais par le Congrès, avec une majorité à la Chambre des députés et au Sénat », nous fait savoir Lucia. Pour faire passer ses réformes, Javier Milei peut compter sur une droite unie et une opposition péroniste (centre gauche) plus que jamais divisée. Sans frein, la tronçonneuse est donc lancée à toute vitesse.
Cet article fantastique est fini. On espère qu’il vous a plu.
Nous, c’est CQFD, plusieurs fois élu « meilleur journal marseillais du Monde » par des jurys férocement impartiaux. Plus de vingt ans qu’on existe et qu’on aboie dans les kiosques en totale indépendance. Le hic, c’est qu’on fonctionne avec une économie de bouts de ficelle et que la situation financière des journaux pirates de notre genre est chaque jour plus difficile : la vente de journaux papier n’a pas exactement le vent en poupe… tout en n’ayant pas encore atteint le stade ô combien stylé du vintage. Bref, si vous souhaitez que ce journal puisse continuer à exister et que vous rêvez par la même occas’ de booster votre karma libertaire, on a besoin de vous : abonnez-vous, abonnez vos tatas et vos canaris, achetez nous en kiosque, diffusez-nous en manif, cafés, bibliothèque ou en librairie, faites notre pub sur la toile, partagez nos posts insta, répercutez-nous, faites nous des dons, achetez nos t-shirts, nos livres, ou simplement envoyez nous des bisous de soutien car la bise souffle, froide et pernicieuse.
Tout cela se passe ici : ABONNEMENT et ici : PAGE HELLO ASSO.
Merci mille fois pour votre soutien !
1 Le terme piquetes désigne des blocages d’axes de communication, un moyen d’action populaire en Argentine depuis les années 1990.
2 Le care, soin en français, désigne l’ensemble des activités, souvent prises en charge par les femmes, d’entretien et de maintien de la vie.
Cet article a été publié dans
CQFD n°251 (avril 2026)
Alors que Macrotte se croit en pleine guerre de la reproduction et prévoit d’envoyer une lettre à tous les jeunes de 29 ans cet été, CQFD s’intéresse à ces femmes qui résistent encore et toujours à la maternité. Dans ce dossier refus de la maternité, la parole est donnée à ces résistantes du ventre et on évoque la difficulté à obtenir une stérilisation définitive quand on a un utérus. Hors dossier, reportage sur les docks de l’Estaque, où Thousand Madleens prépare une flotte pour la bande de Gaza, puis retour sur d’amères commémorations du coup d’État militaire en Argentine. Focus sur une maladie méconnue dont les victimes subissent la double peine des symptômes et d’une société maltraitante et chronique XXL d’une sortie scolaire en plein blocus, contre les suppressions de postes de profs.
Trouver un point de venteJe veux m'abonner
Faire un don
Paru dans CQFD n°251 (avril 2026)
Dans la rubrique Actualités
Par
Illustré par Aurélien Godin
Mis en ligne le 11.04.2026
Dans CQFD n°251 (avril 2026)
Derniers articles de C. Roulet
- <
- >




