CQFD

Dossier « La police tue »

Violences policières : les racines du mal (et des résistances)


paru dans CQFD n°153 (avril 2017), rubrique , par Serge(ï) Bonicci, illustré par
mis en ligne le 10/12/2018 - commentaires

Du 14 juillet 1953 aux années 1980, une chronologie parcellaire de la violence étatique (parfois mortelle) – subie essentiellement par les immigrés maghrébins et leurs descendants.

La couverture du n°153 de "CQFD", illustrée par Étienne Savoye. {JPEG}

***
14 juillet 1953

Les travailleurs algériens et coloniaux manifestent depuis 1936 avec la CGT et le PCF pour « la défense des libertés ». Cette année-là, aussi pour les prisonniers politiques et l’indépendance. Place de la Nation, à Paris, les cortèges se dispersent, les Algériens restent. La police tente d’arracher les drapeaux et tire : six Algériens et un Français sont tués. Un mois plus tard, est créée la Brigade des agressions et violences (BAV), héritière de la Brigade nord-africaine (BNA) dissoute en 1945. Les défilés communs s’arrêtent [1].

1961

Les trente Glorieuses entassent des milliers d’Algériens, Marocains, Tunisiens, Italiens et Portugais en bidonville [2]. La guerre d’Algérie culmine avec son épisode le plus sanglant en métropole : le 17 octobre, 30 000 Algérien.ne.s défilent pacifiquement à l’appel du FLN contre le couvre-feu racial d’un préfet de police revenu d’Algérie, Maurice Papon. L’existence politique du colonisé au cœur de Paris provoque un déchaînement policier, couvert par le bilan officiel de deux Algériens et un Français tués, puis par l’amnistie. En fait, plus de 200 morts mitraillés, noyés, étouffés, pendus au bois de Vincennes, battus à mort dans le hall de la préfecture de police, pourchassés dans les bidonvilles… Et 11 000 arrêtés, 9 000 internés, 500 déportés en Algérie [3].

Après 1962

Du bidonville aux cités, la violence coloniale se mue en discrimination quotidienne. Les brigades spéciales (brigade « Z » à Nanterre) survivent aux Accords d’Évian. Les traitements discriminatoires aussi : expulsions violentes des baraques, Services d’assistance technique (SAT) mêlant surveillance, aide sociale et délivrance des titres de séjour… Les familles nord-africaines sont mises à l’écart des relogements en HLM et parquées dans des cités d’urgence et de transit.

1971

La loi anti-casseurs est votée, il faut en finir avec 68. À Saint-Denis, le préfet Pierre Bolotte, celui de la bataille d’Alger et du Mé 67 en Guadeloupe [4], crée la première Brigade anti-criminalité (BAC), inspirée de la BAV, dissoute en 1962. Après les expulsions politiques de 1968, vient le temps de la chasse à l’oisif et au délinquant. On criminalise, on dépolitise.

1973 et « l’été algérien »

La restriction au séjour transforme les étrangers en « sans-papiers ». Il y a comme un réveil de l’Algérie française, avec l’attentat au consulat algérien de Marseille et près de 50 meurtres racistes, surtout à Grasse et à Marseille. Le 28 août, l’assassinat du jeune Lounès Ladj par un policier à la terrasse d’un bar marseillais déclenche la première grève générale antiraciste à l’appel du Mouvement des travailleurs arabes. Fondé en juin, le MTA s’autonomise d’une extrême gauche en pleine déconvenue.

1974

Dans les quartiers, le harcèlement se poursuit. À Nanterre, les militants dénoncent expulsions et violences policières. Comme à la cité des Marguerites, où la tension monte... Le 23 avril 1975, six gamins sont embarqués violemment. Le 24, un jeune ouvrier, Alain Khetib, vient chercher son père au commissariat, reconnaît les petits du quartier, pose des questions... et fini à Fleury-Mérogis. Le 28 avril, il est retrouvé « pendu dans sa cellule », mais rendu à la famille couvert d’ecchymoses…

Années 1980

Samir et Mogniss Abdallah sont menacés d’expulsion pour leur activisme au journal Sans frontière et à Radio Soleil. Avec les jeunes des cités de transit, ils organiseront les concerts Rock against Police en 1980. Insécurité et immigration envahissent la politique, et des émeutes éclatent dans le quartier des Minguettes à Vénissieux (Rhône). Une nouvelle vague de meurtres racistes débouche sur la Marche pour l’égalité de 1983, dont l’esprit sera ensuite dénaturé par SOS-Racisme. Après la désillusion, deux coordinations sont mises en place : contre les violences policières (avec les rondes des « folles de la place Vendôme ») et entre cités de transit. Suivies par le Collectif national contre la double peine (1990) et le Mouvement de l’immigration et des banlieues (1995), qui privilégient la contre-enquête, le terrain et l’autonomie politique, sans leader, ni prétendant.

Sergueï Bonicci

Dossier : « La police tue »

(Publié en avril 2017 dans CQFD n°153)

Introduction : la police tue, les quartiers résistent > La dérive de ce pays sur la pente du tout-sécuritaire, l’état d’urgence permanent, la répression du mouvement social, l’autonomisation quasi séditieuse d’une frange de la police, la multiplication des « bavures » à connotation raciste… L’actualité de ce printemps 2017 a porté CQFD vers Paris et sa banlieue. Ce qui ne veut pas dire qu’à Marseille, Clermont-Ferrand ou Colmar il ne se passe rien.

Voix rebelles de Saint-Denis > 16 mars 2017. Sous le dôme de la Maison des étudiants de Paris 8 (Saint-Denis), le collectif Paroles non-blanches organise une journée contre les violences policières. Sur le parvis, une responsable engueule les jeunes femmes qui ont investi la salle sans permission.

Homicide volontaire avec sursis > Mars 2017. Le policier Saboundjian comparaît devant la Cour d’assises de Paris pour la mort d’Amine Bentounsi, tué d’une balle dans le dos. Il écope de cinq ans de prison avec sursis. Chronique d’un procès paradoxal qui aura rendu une justice digne d’un conseil de discipline.

« Je suis née le jour de la mort de mon frère » > Il y a bientôt dix ans, Lamine Dieng mourait dans un fourgon de police. Depuis, sa sœur Ramata est sur le pont. Elle a compris que justice ne serait jamais rendue, mais qu’il faut quand même se battre – question de dignité. Cette double certitude s’est enfin imposée, plaçant la mobilisation des quartiers contre les violences policières au cœur du mouvement social.

Bobigny ne se rend pas > On l’a croisé le samedi 11 février 2017 à Bobigny, à proximité d’un car régie de RTL transformé en braséro. Samy, 27 ans, du « département 99 », est venu participer au rassemblement contre les violences policières organisé à la suite du calvaire de Théo à Aulnay-sous-Bois. Souriant, prodiguant conseils de prudence et éléments d’analyse stratégique, Samy distribuait à pleines mains des doses de sérum physiologique. Et impressionnait par son calme face aux tirs de FlashBall qui crépitaient. Il nous a envoyé ce témoignage.

Pas de lycée sans feu > Ce qu’il s’est passé au lycée Suger le 6 mars 2017, on peut le voir dans l’excellent documentaire des Docs du Réel Sur Suger, disponible en ligne. Des gamins jetés en pâture à la police pour subir humiliations, violences et racisme d’État, suite à un chahut teinté de protestations contre les crimes policiers. Ce qu’il ne s’est pas passé ce jour-là, c’est toute l’histoire d’une école de banlieue...

« On va continuer à écrire des histoires ensemble » > Dans la cafétéria qui fait face à la gare d’Argenteuil (Val-d’Oise), CQFD a bavardé avec Omar Slaouti, membre du Collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri et l’un des organisateurs de la Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars 2017 à Paris.

Roses d’acier contre main de fer > Arrestations arbitraires, harcèlement verbal et physique, voire viols... À Belleville, quartier de l’Est parisien, les travailleuses du sexe chinoises subissent d’incessantes violences policières. Conditions de femmes migrantes et criminalisation de la prostitution s’entrecroisent ici sur un terrain propice à l’impunité policière.

Procès d’intentions > On l’oublie parfois, mais le marteau du juge est du même métal que la matraque du policier. Les inconscients qui manifestent contre l’impunité des forces de l’ordre ont tout à craindre de la justice, surtout quand celle-ci a le pouvoir de voyager dans le temps et de vous condamner pour des faits que vous n’avez pas encore commis.

Quand les képis font la loi > Et si la police n’était plus seulement le bras armé de l’État, mais une force d’occupation autonome, capable de dicter sa loi aux politiques ? Éléments d’analyse avec Mohamed, membre du collectif Quartier 21 et militant aguerri contre les violences policières.

Et aussi...
> Ali Ziri, mort d’un chibani
> Les racines du mal (et des résistances)


Notes


[1Regarder le documentaire de Daniel Kupferstein, Les balles du 14 juillet, 2014.

[2Monique Hervo, Chroniques du bidonville - Nanterre en guerre d’Algérie, Paris, Seuil, 2001.

[3Fabrice Riceputi, La bataille d’Einaudi, Paris, Passager clandestin, 2015

[4Lors de ce mois de mai 1967, il y eut 80 morts passées sous silence (Cases Rebelles, 100 portraits contre l’État policier, Syllepse, 2017).



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