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Ce qu’il ne s’est pas passé à suger

Pas de lycée sans feu


paru dans CQFD n°153 (avril 2017), rubrique , rubrique , par Ferdinand Cazalis
mis en ligne le 18/04/2017 - commentaires

Ce qu’il s’est passé au lycée Suger le 6 mars 2017, on peut le voir dans l’excellent documentaire des Docs du Réel Sur Suger, disponible en ligne. Des gamins jetés en pâture à la police pour subir humiliations, violences et racisme d’État, suite à un chahut teinté de protestations contre les crimes policiers. Ce qu’il ne s’est pas passé ce jour-là, c’est toute l’histoire d’une école de banlieue...

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Sur Suger
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Fin février 2017, un mouvement de lycéen démarre au son de « Blocus pour Théo » ou « Flics, violeurs, assassins ». Blocages des entrées dès l’aube, manifs sauvages, affrontements avec la police... En décalage avec les grands discours des adultes, les plus jeunes s’engagent contre les violences policières. Colbert, Bergson, Condorcet, Voltaire... les établissements parisiens ont les leçons suspendues pour cause de révolte. Lundi 5 mars, comme à Paris, Nantes, ou Marseille, des poubelles brûlent devant le lycée Suger de Saint-Denis et des vitres sont brisées...

Le lendemain, la colère s’exprime aussi à l’intérieur de l’école, avec plusieurs départs de feu. Les élèves sont regroupés dans la cour centrale. Chahut généralisé. La proviseure décide de ne pas déclencher l’alarme incendie, de ne pas appeler les pompiers ni les parents. Seule la police est alertée, et le lycée évacué sur-le-champ. Des centaines d’enfants passent les grilles pour se trouver encerclés par des FlashBalls, tasers et tirs de grenades lacrymogènes... Une enseignante raconte : « Le lendemain, le discours officiel voulait que les élèves soient sortis dans le calme, et que seuls ceux restés pour s’en prendre aux forces de l’ordre aient été arrêtés. Or tous les témoignages concordent. Ceux qui essayaient de fuir étaient systématiquement rabattus vers le centre du parvis, et encagés. Une chasse à l’homme, un guet-apens ou une rafle, appelez ça comme vous voulez. »

Pris au hasard, 55 élèves sont menottés au sol, frappés ou tasés, puis entassés dans des fourgons pour 36 heures de garde à vue, le temps – d’après le procureur – de visionner les caméras de surveillance. 36 heures durant lesquelles les flics frappent des mineur.e.s, les plaquent au sol, les insultent, les prennent en photo sur leurs téléphones personnels pour envoyer aux collègues. Ambiance potache de chasseurs d’enfants. Une mère raconte : « Mon fils a été tasé plusieurs fois, il n’avait rien fait. Il s’est fait embarquer et insulter par des policiers qui lui ont parlé pire que les voyous du quartier – excusez-moi parce que je suis maman : “Nique ta mère”, “Nique ta race”, “Dégage”. Ces policiers se croient invincibles, on ne peut rien leur dire, sinon on se fait arrêter. Nos enfants, c’est pas des bêtes, c’est pas des chiens, c’est juste des enfants de Saint-Denis. » Au final, sur les 55 arrêtés, seuls 6 ont été poursuivis.

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À l’ombre de la cité des Francs-Moisins aux 40% de chômage, le lycée Surger est délimité par des bretelles d’autoroute, les cheminées d’une usine à gaz et un lotissement aux noms de rue bien sentis « Jeanne-d’Arc », « du Progrès », « Bel-Air ». Jusqu’aux années 1960, la zone était réservée à l’industrie : ici, les fumées polluantes et les senteurs fétides seraient moins portées par le vent vers la capitale. Les populations immigrées viennent fournir la main d’œuvre : ouvriers parigots, puis bretons ou auvergnats, européens (italiens, espagnols, portugais…), et enfin colonisés (antillais, algériens, maliens…). Les vastes bidonvilles où vivent plus de 4 000 personnes sont rasés en 1973 pour ériger d’imposantes barres HLM en un temps record, dont celles des Francs-Moisins. Durant les années 1980, l’argent et les services de l’État délaissent le quartier, et « seules les familles qui n’ont pas d’autre choix restent », précise Dominique, enseignant à Suger. De quoi replacer la construction du lycée dans son contexte, comme le raconte sa collègue Aurélie : « C’est un pari politique quand, en 1994, les pouvoirs publics décident de sa construction, pour désenclaver un quartier populaire qui, à l’époque, est beaucoup plus violent, avec un abandon de la Région. La Poste est régulièrement saccagée... » Depuis, l’établissement a su briser les clichés sur les « mauvais élèves » de la République : 70% de réussite au Bac, et une filière audiovisuelle « attractive » (99% de réussite et 72% d’embauche à la clé). Côté discipline, « il y a des conflits sur du bavardage, ou certains qui entrent dans la salle sans frapper. Rien que de très classique par rapport à n’importe quel lycée », sourit Mehmet, prof de gestion. En 2014, il y avait pourtant 20 classes sans enseignants dans le département, dont 10 à Saint-Denis.

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Aujourd’hui encore au lycée Suger, malgré les revendications du personnel et des parents, il y a seulement 5 surveillants pour 1 200 élèves. Peu importe, sur les chaînes de télévision, la présidente du conseil régional Valérie Pécresse a rappelé ses 70 000 euros de budget pour installer de nouvelles caméras aux abords du lycée. De quoi faire jaunir le rire des enseignants : « Oui, on a besoin de caméras, blague Dominique, parce qu’on est un bahut de l’audiovisuel, donc donnez des caméras aux élèves pour qu’ils puissent étudier. Les caméras de surveillance, nos élèves nous le disent : “Soit on les casse, soit on met des capuches.” Alors que quand il y a un surveillant, c’est humain, ça se règle en discutant. » Et sur BFMTV, lorsque la ministre de l’Éducation Najat-Belkacem réagit aux événements, c’est avec la veste de l’Intérieur : « Il y a une digue qui semble avoir sauté hier, qui a été l’introduction de la violence, non plus seulement sur le parvis des établissements, mais à l’intérieur. C’est un fait gravissime, donc il faut absolument être ferme dans la réponse […], et c’est la raison pour laquelle j’ai augmenté de 30% les forces de police dans le cadre de ce qu’on appelle les équipes mobiles de sécurité (EMS). » Sur des réformes éducatives, ou à l’adresse des parents et des élèves, pas un mot.

Ces « EMS » sont des agents « volants », recrutés la plupart du temps chez les retraités de la police, et chargés de gérer les « situations de crise » dans l’enceinte scolaire, en particulier dans les banlieues. Leur apparition date de 2009, lorsque des bagarres éclatent dans le lycée Jean-Baptiste-Clément de Gagny, en Seine-Saint-Denis toujours. La vision de jeunes encagoulés pénétrant le « sanctuaire » de l’école défraie alors la chronique. Le président Sarkozy ne rate pas l’occasion d’ouvrir sa gueule de Karcher : « Les violences en milieu scolaire sont une autre forme, non pas de l’incivilité, terme bien trop faible, mais de la délinquance, du crime, voire de la barbarie [1]. » Il est grand temps de recruter des agents de police spéciaux pour ces barbares que les enseignants gnan-gnan ne parviennent pas à maîtriser.

Huit ans après, pour dresser le bilan dans les quartiers populaires de cette « sécurisation militaire », comme le dit un chef d’équipe EMS [2], on peut se reporter au rapport commandé à l’Institut national des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice : « Alors que les formes antérieures de partenariat police/école s’inscrivent dans une logique délégataire des enjeux de sécurité de l’école vers le monde policier et s’appliquent à maintenir une distance entre le travail de police et l’école, avec les EMS, des policiers sont invités à venir faire la police dans l’école à côté de personnels de la communauté éducative. […] Après avoir fait ses preuves, la police entrerait enfin dans l’école pour y exercer des fonctions de police. Des choses jusque-là inconcevables deviendraient possibles... […] On passerait ainsi en réalité de la police à l’école, à la police de l’école [3]. »

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« Du point de vue de nos élèves, il y a les “Mamadou” et les “Guillaume”, résume Aurélie, prof d’anglais. La frontière du périphérique est une vraie frontière. On n’appartient pas au même territoire. » Mardi 6 mars, devant le lycée Suger, selon Dominique, le prof de gestion, « c’était des scènes de guerre, des policiers suréquipés qui pointent les gamins avec leurs armes, comme des soldats arrivent en territoire ennemi ». La question n’est donc pas tant de savoir ce qu’il s’est passé au lycée Suger ce jour-là, mais ce qu’il ne s’est pas passé sur ce territoire depuis 50 ans. Si des gamins se sont révoltés en mettant le feu à leur école c’est que, du commissariat au lycée, il n’y a plus de murs entre les espaces de domination. « Les gamins sont lucides, explique Dominique, ils voient que la société est bouchée, et que le simple fait de venir de ce quartier fait qu’ils ne seront pas prioritaires pour les écoles ou les boulots, qu’ils n’auront pas la même vie qu’un lycéen parisien. Ils ont même du mal à trouver des boulots en stage non payés ! S’ils ne parviennent pas à travailler gratuitement, t’imagines l’envie que ça leur donne de bosser à l’école pour avoir un bon salaire... Et ils voient bien le sort réservé à leurs frères, sœurs et parents. »

Les lycéens de Suger ont été jetés aux flics pour l’exemple, recevoir une punition collective dirigée contre la jeunesse des banlieues. Lors d’un rassemblement sur la place Victor-Hugo le 23 mars, un membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) déclarait : « Il y a une phrase de Hugo : “Quand on ouvre une école, on ferme une prison”. À Suger, au contraire, on a évacué un lycée pour remplir un commissariat. » Et Nadia, responsable de la FCPE du lycée, ne décolère pas : « Ce ne se serait pas passé comme ça à Neuilly, à Saint-Cloud, ou à Louis-le-Grand. Comment peut-on apprendre à des enfants les valeurs de la République quand on envoie des flics leur casser la gueule indistinctement, les taser, les frapper, les humilier avec des propos racistes ? C’est pas bon que des enfants entendent d’un adulte, policier qui plus est, “sale Arabe”. Il y a le délit de faciès et il y a le délit de territoire. À Saint-Denis, quand tu es jeune, tu es coupable parce que tu vis ici. Qui parle des choses bien que font nos gamins en temps normal ? »

Pour aller plus loin

L’émission de L’actualité des luttes, initialement diffusée sur Fréquence-Paris-Plurielle (106.3 fm) : Lycée Suger.

ET

Sur Suger. Retour sur la répression policière engagée à Saint-Denis, le 7 mars 2017, suite au blocus du lycée Suger. Avec les interventions des élèves de l’établissement. Un documentaire de DOC du réel, 30 minutes.


Notes


[1Réunion avec les principaux acteurs de la Sécurité, de la chaîne pénale et de l’Éducation nationale, 28 mai 2009.

[2« Les interventions des policiers et des gendarmes en matière de sécurité des établissements scolaires », 2016.

[3Ibid.



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Par Ferdinand Cazalis


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