CQFD

Entretien avec des participant.e.s de l’AG interpro de Saint-Denis

« Chacun a amené son expérience »


paru dans CQFD n°149 (décembre 2016), rubrique , par Ferdinand Cazalis, Mathieu Rivat, illustré par
mis en ligne le 25/09/2019 - commentaires

Pendant quelques mois, ils ont fait feu de tous bois. En 2016, alors que les manifestations contre la loi Travail ne cessaient de gagner en intensité, les participant.e.s de l’AG interpro de Saint-Denis ont multiplié les actions et les discussions. Pour principes : le refus de se focaliser sur un secteur particulier et l’envie de fédérer les énergies. Un délicat équilibre, fondé sur la force du nombre et l’enthousiasme séditieux des concerné.e.s. Retour sur ces moments de lutte, avec Kelam et Iris, deux participant.e.s de cette belle expérience.

Saint-Denis, printemps 2016. Photo Yann Levy / Hans Lucas {JPEG}

De quelle manière avez-vous rejoint l’AG interpro de Saint-Denis ?

Iris : J’étais prof à Saint-Denis il y a deux ans, avant d’être mutée à Épinay. Cela fait un moment que je suis encartée à Sud, syndicat assez présent dans les secteurs publics de la ville (comme l’hôpital ou la mairie), mais qui compte aussi des sections dans un Franprix, dans une maison de retraite et à la piscine [1]. Lors du mouvement contre la réforme des retraites en 2010, une première AG interpro a vu le jour à Saint-Denis ; la liste mail alors créée a été réactivée à l’occasion des manifestations contre la loi Travail. C’est donc via le milieu syndical que j’ai rejoint l’AG interpro, même si cela faisait plusieurs années que je participais par ailleurs à des collectifs de luttes plus autonomes.

Kelam : De mon côté, j’étais technicien du spectacle. Mais usé par une réalité que beaucoup de salarié.e.s connaissent bien (sous-effectif, rentabilité, pressions constantes, etc.), j’ai quitté mon travail au début du printemps. J’en ai profité pour participer à des actions et à des débats Place de la République à Paris, avant de rejoindre la première Nuit Debout organisée à Saint-Denis. Une assemblée qui a connu une participation aussi forte que diverse – les discussions se sont révélées très riches, autant par les problématiques abordées (des questions propres à la ville, reflet de la vivacité des réseaux militants dionysiens) que par la fréquentation (habitant.e.s et militant.e.s s’y mêlaient). J’y suis retourné la semaine suivante pour aider à installer les chaises et les barnums, et je me suis retrouvé vraiment investi. Une première pour moi dont l’expérience militante se limitait jusqu’alors à des participations passives aux défilés militants ou à de lointains souvenirs d’enfance. Je ne connaissais personne, mais des liens forts de confiance se sont rapidement noués.

Saint-Denis, printemps 2016. Photo Yann Levy / Hans Lucas {JPEG}

En quoi vos actions se distinguaient-elles de la logique syndicale classique ?

Iris : On faisait des AG les jours de manif. Et une commission action se réunissait aussi en petit comité deux fois par semaine. Les tracts étaient rédigés à grands traits en AG, puis amendés et validés par mail. Notre ambition était de conduire des actions correspondant à des déclinaisons locales des problèmes posés par la loi Travail. Cela a plutôt bien fonctionné, puisque plusieurs actions sont parties de l’AG interpro de Saint-Denis : les blocages du dépôt de bus de Saint-Denis Université le 21 avril, du port de Gennevilliers le 28, du Novotel le 12 mai, de la société Dubrac le 19, du pont de Saint-Ouen le 26, ou le blocage coordonné de quatre dépôts de bus d’Île-de-France le 2 juin (en lien avec Nuit Debout Paris et l’AG de luttes IDF). Quand nous étions moins nombreux, nous organisions des piquets volants dès le matin pour aller tracter dans le centre de Saint-Denis, à La Poste, à la gare RER, au Carrefour, au McDonald, etc. Il y a eu de nombreuses grèves, mais peu ont duré. Beaucoup de gens ne juraient que par une grève générale qu’on ne voyait pas arriver. Ce qui a entraîné un débat sur l’éventuel caractère « de substitution » de nos actions. On avait parfois l’impression d’être des évangélistes venus prêcher la révolution à des travailleurs dont les préoccupations quotidiennes en étaient très éloignées. Par exemple, à l’époque, le port du Havre était bloqué par les dockers. Mais il ne pouvait en aller de même pour celui de Gennevilliers, qui compte environ 50% d’intérimaires et peu de syndiqué.e.s. Il a donc été bloqué par des gens extérieurs, et il s’agissait essentiellement d’une action symbolique, très limitée dans le temps. On ne se sentait pas tellement à l’aise – c’est délicat de bloquer des salarié.e.s que cela peut mettre en difficulté (pression du patron, temps de travail perdu ou à rattraper, etc.), et de discuter ensemble du bien-fondé de l’action. Entre le discours « Bloquons les flux » et la réalité du blocage, il peut ainsi exister un fossé considérable. Les salariés concernés peuvent râler, t’en vouloir, ne pas comprendre, se sentir agressé.e.s, etc.

Kelam : C’était d’autant plus compliqué qu’aucun.e d’entre nous ne s’y connaissait spécialement en matière de blocage économique. Si ça a finalement fonctionné, c’est que chacun a amené un peu de son expérience. Les camarades en lien avec DefCol [2] récupéraient les noms des avocats de permanence et les distribuaient aux participant.e.s. Les syndiqué.e.s prévenaient leurs organisations pour médiatiser et appeler au soutien dans les moments chauds. La repro de Sud ou de la CGT imprimait les tracts, Solidaires réservait les salles pour les réunions à la Bourse du Travail, etc. Cette conjugaison de bonnes volontés nous a permis de réunir à plusieurs reprises une centaine de personnes, dont plus de la moitié de Dionysien.e.s, pour des actions organisées à 5h du matin. Les participant.e.s à l’AG Interpro étaient issus d’horizons divers – on y retrouvait des gens du squat l’Attiéké, des syndiqué.e.s, des non syndiqué.e.s, des profs, des gens de la collectivité territoriale, des militantes féministes, des anarchistes, des libertaires, quelques bibliothécaires, les membres de la compagnie de théâtre Jolie Môme, des gens d’Ensemble et même un camarade de la CGT RATP. Les cheminots passaient parfois assister aux réunions et les étudiant.e.s de Paris-8 se sont montré.e.s très présent.e.s. À chaque coup dur (arrestation ou nasse policière, par exemple), la solidarité s’est révélée sans faille. Au final, pour beaucoup d’entre nous, participer à l’AG interpro a constitué un excellent moyen d’apprendre sur le tas. Nous avons découvert le fonctionnement d’un syndicat, les mandats, l’organisation logistique militante, la rédaction d’un tract et la relecture collective, la préparation d’une action, etc.

Iris : Avec Saint-Denis Debout, Droit au Logement (DAL) et la Coordination des groupes anarchistes (CGA), nous avons aussi participé à des actions sur le logement. On a par exemple occupé un soir la Basilique de Saint-Denis avec les habitants du 48 de la rue de la République (l’immeuble attaqué par le RAID le 18 novembre 2015, après les attentats du 13 novembre). Ceux-ci sont restés dans un gymnase pendant une semaine, puis ils se sont retrouvés à l’hôtel sans garanties de relogement. Pire : quatre d’entre eux ont reçu des Obligations de quitter le territoire (OQTF). Et aucun n’a été reconnu victime, alors que les flics avaient tiré 5 000 balles sur l’immeuble, inhabitable depuis.

Kelam : Contrairement à une lutte syndicale centrée sur un secteur particulier, nos actions portaient aussi bien sur le travail que sur le logement – rien de plus logique, puisque les participant. e.s étaient à la base impliqué.e.s dans diverses luttes. Celles et ceux qui s’activaient sur le logement avant le printemps ont trouvé dans l’AG interpro ou l’assemblée de Saint-Denis Debout un écho à leurs luttes, ainsi qu’un vivier de soutiens remotivé et en partie renouvelé. Les actions qui jusque-là ne rassemblaient que les militant.e.s chevronné.e.s ou concerné.e.s ont ainsi trouvé un nouvel écho. Je crois qu’il s’agissait d’un moment où les gens avaient besoin non seulement de dire, mais aussi de faire, d’agir ensemble. Aussi riches et divers que furent les débats, nous n’avons jamais réussi à établir un socle politique commun, un positionnement théorique clair. Nous n’en avions pas le temps, et nous acceptions nos divergences. La force du nombre était primordiale, nous voulions éviter de froisser les un.e.s et les autres, même si c’est parfois arrivé. La forme de l’AG interpro a permis à des camarades de « On bloque tout », de la commission Grève générale de Nuit Debout Paris, des collectifs AntiRep et anti État d’urgence, à des autonomes ou à des anarchistes, voire à de nouveaux militant.e.s, de participer collectivement à des actions engagées, fortes et déterminées. Le tout en essayant de respecter la diversité des pratiques et en assurant l’intégrité physique des un.e.s et des autres face à la répression croissante.

Iris : Tout le monde voulait agir contre le gouvernement et sa loi, même si l’ensemble reposait sur une poignée de personnes très déterminées. Notamment des femmes, qui rédigeaient les comptes-rendus, faisaient le lien entre les différentes entités, préparaient les programmes des semaines à venir. Mais nous avons aussi pris garde à essayer d’éviter la spécialisation des tâches et le burnout des plus investi.e.s.

Saint-Denis, printemps 2016. Photo Yann Levy / Hans Lucas {JPEG}

Comment avez-vous vécu la fin du mouvement ?

Kelam : Ça été difficile, car nous étions très motivé.e.s. Pour certain.e.s, comme moi, le quotidien était rempli d’AG, de manifs, d’actions. Et d’un seul coup, après le 15 septembre, il n’y avait plus rien... Comme si les syndicats nous avaient lâché.e.s – ils ne nous répondaient plus.

Iris : Ce fut une sacrée descente... Mais nous avons quand même redistribué les milliers d’euros accumulés dans une caisse de grève aux syndiqué.e.s ayant posé des jours de grève.

Kelam : La création de la caisse de grève a été fastidieuse et chronophage. Et elle est advenue à un moment où on commençait à ne plus y croire. Une initiative comme celle de l’AG interpro de Saint-Denis reposait largement sur le volontarisme joyeux de certain.e.s et sur un réseau militant fort, ancré localement. Beaucoup de camarades de tous les horizons ont allié leurs forces ; il est donc impossible de résumer cette lutte à « syndiqué.e.s ou non » ou « partisan.e.s ou non ». Ce qui est sûr, c’est que cette alliance a nécessité de la diplomatie, de l’écoute, de la formation. Le coup de sifflet final sonné par les hiérarchies syndicales a donc fait l’effet d’un coup de massue pour tout le monde. La liste mail, sur laquelle pleuvait des tonnes d’infos quotidiennes pendant des mois, est devenue du jour au lendemain d’un calme absolu.

Iris : C’est vrai que nous, syndiqué.e.s de Solidaires, avons essayé de pousser ; mais les hiérarchies syndicales avaient décidé que c’était terminé. C’est une question compliquée. D’un côté, je ne soutiens pas cette dichotomie trop simpliste entre des directions super bureaucrates et une base qui n’attendrait qu’une étincelle pour s’en libérer. Et je crois que le rejet du travail dans le milieu autonome ne fait pas non plus avancer les choses, car cela crée du mépris à l’encontre des travailleurs et travailleuses. Comme si le monde du travail n’était plus un enjeu de lutte ! Mais de l’autre côté, je constate que le syndicalisme ne s’est pas non plus adapté aux transformations du travail. Globalement, dans certains endroits, la base du travail syndical n’a même pas été faite ! Les enjeux réels de la loi Travail sont loin d’être clairs pour tous les salarié.e.s, même si ses effets se font déjà sentir. Et cette loi était déjà appliquée avant même son existence dans des secteurs tels que l’hôtellerie, la restauration, le nettoyage... Tout le travail ingrat du syndicalisme – aller tracter devant les boîtes, afficher, informer, rencontrer et discuter avec les travailleurs et travailleuses – est de plus en plus laissé de côté. C’est pourtant la base – sans cela, aucun mouvement ne peut s’enraciner.

Kelam : Plus l’été approchait (et avec lui, les vacances scolaires, la fatigue accumulée, la peur de la démobilisation...), plus les querelles idéologiques, les batailles et désaccords traditionnels, les petites histoires locales mises de côté revenaient sur le devant de la scène. Nous étions quelques-un.e.s à croire et à espérer que s’organisaient les bases d’une révolution. Ou au moins, à penser que nous viendrions à bout de la loi Travail. Mais nous avons trop cru aux « On-lâchera-rien », qui ont vite été remplacés par les « C’est-compliqué-et-je-n’ai-pas-de-mandat-pour-ça ». Pourquoi ça n’a pas repris ? Pourquoi on n’a pas continué ? Je me dis que nous devons rester modestes, agir localement – et c’est ce que beaucoup d’entre nous continuent à faire (en luttant sur le logement, l’éducation, la précarité, avec les migrant.e.s, contre les projets inutiles...). Passé un certain cap, pour être pris au sérieux, il faut des signataires, des forces historiques, des institutions reconnues. Et malheureusement, ce sont elles qui négocient, donc ce sont elles qui peuvent nous trahir. Tout ça me semble découler d’une tradition de syndicalisme réformateur qui survit sur de lointains succès, acquis du temps du Front populaire. Ils se répètent ce mantra assez triste : « Grève générale ou rien ! » Comme un objectif en soi – indépassable. Mais comme ce n’est jamais général, c’est toujours rien !

Propos recueillis par Mathieu Rivat et Ferdinand Cazalis

Notes


[1Dans ces deux derniers endroits, les mobilisations syndicales ont donné lieu à de sérieuses menaces de la part de l’employeur : entretien préalable à licenciement, menaces de sanction, voire licenciement effectifs...

[2Groupe de défense collective qui fournit une assistance juridique aux manifestant.e.s et activistes interpellé.e.s et/ ou mis.e.s en cause par la justice.



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