CQFD

Autodéfense populaire au Brésil

« Nous pour nous » : militarisation et résistance dans les favelas de Rio


paru dans CQFD n°174 (mars 2019), par Cartografia noturna, Jornal Mapa, Mickael Correia, illustré par
mis en ligne le 03/05/2019 - commentaires

Dans les quartiers périphériques de Rio de Janeiro, les violences policières ne cessent de s’amplifier et l’armée est omniprésente. Face à cette répression, des réseaux militants des banlieues de Rio ont uni leurs forces au sein du Forum des jeunesses, un collectif qui a récemment développé une application mobile qui se veut un « outil de résistance aux violences policières ». À l’heure où l’arrivée au pouvoir de Jaïr Bolsonaro présage une intensification de la militarisation des quartiers populaires, entretien avec un habitant de la favela de Maré, dans le nord de la ville. Carlos Gonçalves est militant au sein du Collectif d’éducation populaire Orosina Vieira et membre du Forum des jeunesses.

Par Vincent Croguennec {JPEG}

Cet entretien a été originellement publié en langue portugaise sur le blog Cartografia noturna, puis dans Mapa n° 22 (janvier-mars 2019), journal d’information critique portugais.

***

Peux-tu nous présenter le Forum des jeunesses ?

« C’est un collectif rassemblant des mouvements de jeunes des favelas de Rio de Janeiro qui militent pour les droits humains des habitants des quartiers périphériques. Nous travaillons plus spécifiquement autour des luttes urbaines, des violences policières et de la prison, notamment pour soutenir les proches des victimes d’opérations policières, tout en dénonçant l’extermination par l’État brésilien des jeunes Noirs issus des banlieues et des favelas.

Le Forum rassemble une grande diversité de militants. Nous avons un groupe [du quartier] Morro da Providência qui a lutté contre les expulsions liées aux méga-événements sportifs, la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux olympiques (JO) de 2016. Un autre collectif travaille sur la question des droits humains dans la favela Acari. D’autres développent des projets d’éducation populaire à Campo Grande. Ce sont donc des groupes qui agissent localement dans des champs très divers mais qui ont convergé pour lutter contre les violences policières. »

Rio est, au Brésil, le lieu où le taux de mortalité des jeunes des quartiers durant les opérations de police est le plus élevé  [1]. Fin 2008, les premières UPP [Unités de police pacificatrice, censées être une police de proximité] ont été créées dans le cadre d’une nouvelle politique de sécurité portée par la ville de Rio qui, théoriquement, devait inaugurer une « autre forme » de maintien de l’ordre. Mais les violences policières et les assassinats n’ont pas diminué...

« Il est difficile de parler des UPP sans mentionner les politiques qui ont permis l’organisation du Mondial 2014 et des JO 2016 au Brésil. Et il faut rappeler que les deux principales structures qui organisent ces événements, la Fifa (Fédération inter-nationale de football association) et le Comité international olympique (CIO), sont des institutions fortement corrompues. Comme en Afrique du Sud avec la Coupe du monde 2010, la tenue de méga-événements au Brésil a été avant tout une opération de restructuration urbaine et de réorganisation économique à grande échelle, pour répondre exclusivement aux intérêts de certaines entreprises et acteurs du secteur privé liés à la Fifa, au CIO et à leurs partenaires commerciaux.

Mais pour déployer un plan de restructuration de cette ampleur, il faut garantir la “sécurité” de l’opération de façon autoritaire et violente. Afin de traduire cela dans la réalité brésilienne d’aujourd’hui, il est nécessaire de veiller à ce que les pauvres restent dans les espaces urbains ségrégués qui leur sont destinés. Et c’est pourquoi l’État de Rio a eu l’idée de lancer les UPP dès 2009. Cette politique de pacification répondait aux désirs de la classe moyenne carioca [2]. Historiquement, sa principale préoccupation en ce qui concerne les favelas n’est pas de savoir si elles sont dotées de structures éducatives ou sanitaires, mais plutôt d’avoir une structure capable de contenir ses habitants.

Les UPP incarnent cette structure. Le discours officiel avançait que les UPP réduiraient l’intensité des conflits, permettraient aux services éducatifs et sanitaires d’entrer dans les favelas, et que les interventions policières dans ces quartiers allaient changer du jour au lendemain.

Ce discours a même obtenu l’adhésion d’une partie des militants de gauche et des habitants des favelas. Mais il n’y a eu aucun investissement supplémentaire ni dans l’éducation, qui reste laissée pour compte, ni dans la santé, qui a été quasiment totalement privatisée à Rio de Janeiro.

Malgré les opérations de communication, les UPP n’ont aucunement modifié la façon dont la police intervient dans les favelas [3]. Ce n’est juste qu’une stratégie de plus de maintien de l’ordre et de contention de la pauvreté.

Il faut rappeler que la police de l’État de Rio de Janeiro a été formée, depuis son origine au début de l’Empire du Brésil dans les années 1820, à une unique mission : garantir l’ordre à n’importe quel prix. Nous avons donc une police extrêmement violente qui utilise des stratégies de guerre contre les populations pauvres. Quant au pouvoir judiciaire, il participe activement à cette politique en innocentant systématiquement les policiers coupables de meurtre dans les favelas.

La réalité, c’est que les UPP ont ouvert la voie à la militarisation des favelas. Depuis 2014, les forces armées sont de plus en plus présentes dans celle de Maré, où je vis. Et ce phénomène commence à s’étendre à l’ensemble des quartiers périphériques de la ville. Il faut garder à l’esprit que cette politique dite de sécurité publique n’a à aucun moment pour objectif de résoudre la crise de “l’insécurité publique”. La stratégie est précisément de ne pas en avoir, puisque la soi-disant “insécurité” est lucrativement très profitable au secteur de l’armement et au narcotrafic, dont les acteurs les plus influents se trouvent non pas dans les favelas mais au sein même de la classe politique brésilienne. »

Ces dernières années, plusieurs luttes contre les violences policières ont gagné en visibilité, à l’instar du mouvement Black Lives Matter aux États-Unispour qui la question de la répression policière est structurelle. Au Brésil, si des mouvements communautaires dénoncent cette violence comme une politique d’extermination à part entière, d’autres acteurs de gauche ne défendent qu’une réforme interne du système policier...

« C’est parce que lorsque la classe moyenne débat de sécurité publique, elle ne parle que depuis son point de vue. Elle ne s’inquiète que de la façon dont elle est affectée par ce qu’elle appelle la “sécurité”.

La gauche, même la plus progressiste, ne parle jamais de sécurité publique en essayant d’adopter le regard des habitants des favelas, cette négation de la ville au sein même de la ville. Elle produit exclusivement sa pensée à partir de sa propre expérience de vie et on a donc l’habitude d’entendre un discours sur la sécurité publique qui explique que les violences policières seraient épisodiques et dues au manque de formation des policiers, aux bas salaires, etc.

Ce qui fait que le policier agit avec violence dans la favela, c’est tout un engrenage conditionné à la logique structurelle de la police qui, depuis sa création, se résume à : “J’ai le pouvoir de décider qui doit mourir ou non.” Cette même logique de droit de vie et de mort sur les opprimés se rencontre à d’autres moments de l’histoire du Brésil, notamment pendant la période de l’esclavagisme. Et historiquement parlant, tout dialogue avec une structure politique autoritaire ou fasciste qui raisonne de cette manière est impossible.

Enfin, le problème provient aussi du fait que le discours réformiste des milieux progressistes sur la sécurité publique est fortement influencé par le monde universitaire. Mais cette vision de la sécurité construite par les universitaires ne représente pas et n’a jamais représenté la réalité historique des Noirs de ce pays. »

Capture d'écran de l'application "Nós por nós" (D. R.) {JPEG}

En 2016, tu as participé au collectif qui a lancé l’application mobile Nós por nós (« Nous pour nous »)...

« L’idée de créer par et pour nous-mêmes une application mobile pour lutter contre les violences policières est née de notre propre vécu dans les favelas. En 2013, lorsque l’UPP du quartier de Manguinhos a assassiné Mateus, 17 ans, les habitants ont manifesté spontanément contre cette UPP. La situation était très tendue et plusieurs policiers ont menacé d’utiliser leurs armes contre les protestataires. Mais dès que les gens ont commencé à filmer et à dire qu’ils étaient en direct sur Facebook, les flics ont battu en retraite. Je peux aussi mentionner le cas d’Eduardo de Jesus, 10 ans, assassiné en 2015 au Complexo do Alemão [4]. Peu après l’événement, sa mère s’en est prise au policier, qui a sorti son arme et l’a menacée verbalement. Là encore, dès que les habitants se sont mis à filmer, le flic a rangé son arme.

Filmer permet de braver la police et de faire baisser le niveau de violence policière. Plus que l’acte de filmer, c’est surtout la mobilisation collective qui est importante. Si vous êtes seul en train de filmer, ça se passera probablement mal...

Un autre aspect pris en considération, c’est qu’à chaque fois que nous nous rendions devant la justice pour dénoncer un cas de violence policière, nous manquions de preuves matérielles pour avancer dans la procédure. C’est ce qu’elle a affirmé, par exemple, dans le cas du massacre de Costa Barros, lorsque cinq jeunes dans une voiture ont été tués par 111 coups de feu fin 2015 – notons que pour ce système judiciaire, même 111 coups de feu ne constituent pas une preuve matérielle.

Nous avons donc créé l’application mobile Nós por nós qui permet d’envoyer directement les images filmées par les témoins de violences policières au Bureau du défenseur public [5]. L’application est divisée en trois parties. La première est intitulée “Connaissez vos droits”. C’est une brochure, réalisée sur la base d’une enquête de terrain, qui vous informe sur vos droits fondamentaux. Par exemple, le fait que filmer un acte de violence policière ne vous oblige pas à être témoin devant les tribunaux – ce que la plupart ignorent –, que la police ne peut pas entrer dans votre domicile sans mandat, qu’elle n’a pas le droit de vous conduire au poste simplement parce que vous n’avez pas sur vous une pièce d’identité, etc.

La deuxième partie contient des contacts institutionnels qui peuvent être activés en cas de violence policière. Évidemment, cela n’inclut pas la police : il ne sert à rien de dénoncer la police à la police elle-même !

Enfin, la dernière partie de l’application permet de produire le rapport. D’abord, vous indiquez quel type d’entité fait l’objet de votre plainte : police militaire, police civile, armée, etc. Ensuite, vous transmettez votre plainte par le biais d’une vidéo ou de photos. Dès que vous commencez à filmer à partir de l’application, les images sont immédiatement envoyées à notre serveur qui stocke tous les rapports. Même si le policier prend le téléphone portable de votre main pendant que vous filmez, il ne pourra pas détruire ce qui a été filmé car tout sera déjà enregistré sur notre serveur. Ce dernier renvoie par la suite les rapports aux instances compétentes – le Bureau du défenseur public ou le Ministère public par exemple.

Cette application nous permet d’engranger des preuves matérielles afin de poursuivre les coupables, mais aussi de faire avancer les politiques publiques contre le massacre de la population jeune et noire des quartiers. Bien sûr, l’application à elle seule n’enrayera pas les violences policières et le racisme. Mais c’est une arme de plus que nous avons entre nos mains dans cette guerre insensée contre toutes celles et ceux qui sont Noirs, pauvres et habitant les favelas. »

Depuis 2013 et les vives protestations qui ont suivi la disparition d’Amarildo de Souza  [6], maçon de la favela de Rocinha, il y a eu plusieurs grandes manifestations contre les violences policières. La mobilisation des quartiers s’est-elle amplifiée ?

« L’été 2013 a été un tournant décisif. Jusqu’alors personne n’imaginait que la société brésilienne manifesterait à l’échelle nationale contre la disparition d’un modeste maçon d’une favela. Mais comme tout mouvement, il a eu son apogée et son déclin.

Aujourd’hui, nous sommes en pleine gueule de bois ; à la fois économique, après les méga-événements sportifs de 2014 et 2016, et sociale, à cause de la politique contre “l’insécurité publique” liée à ces compétitions. À Rio de Janeiro, cette situation se traduit par une forte augmentation des assassinats, mais aussi par des guerres entre groupes armés liés au crime organisé. Comme les UPP se sont implantées dans certains territoires gérés par ces factions, le trafic de drogue s’est réorganisé, ce qui a conduit à de nouveaux conflits...

Face à cette situation, nous avons dû renforcer nos collectifs et nos outils de lutte. Nous nous sommes inspirés d’autres mouvements, comme Black Lives Matter. Nous avons créé une plateforme à l’échelle nationale pour les mères victimes de violence policière. Par ailleurs, nous avons renforcé l’articulation en termes de luttes entre les différentes villes, notamment Rio et São Paulo. »

Capture d'écran de l'application "Nós por nós" (D. R.) {JPEG}

En février 2018, le gouvernement fédéral a décrété l’intervention de l’armée dans les favelas. Puis, le 14 mars, la conseillère municipale Marielle Franco a été exécutée en plein centre-ville. Marielle faisait partie d’une commission chargée du suivi de cette intervention, elle était l’une des principales figures politiques à dénoncer la violence policière et militaire. Qu’est-ce que tout cela dit de la situation actuelle ?

« Comme l’a commenté le général Braga Neto, responsable de l’intervention militaire fédérale lancée en février 2018, “Rio de Janeiro est un grand laboratoire pour le Brésil”. En effet, les politiques de sécurité publique expérimentées ici permettent au gouvernement d’évaluer ce qui pourra être appliqué par la suite dans le reste du pays [7].

Ces mesures peuvent même être exportées vers d’autres pays, comme ce fut le cas en Haïti où l’armée brésilienne a amené le modèle des UPP pour la gestion militaire des populations pauvres.

Au Brésil, Rio est souvent utilisée comme une vitrine pour l’autopromotion des dirigeants. En ce sens, les méga-événements sportifs et l’opération militaire dans les favelas occupent un rôle tout aussi spectaculaire. Cette intervention a été aussi une manoeuvre politique du gouvernement fédéral pour affirmer son pouvoir de décision et d’action tout en faisant diversion suite à la suppression d’un ensemble de droits historiques des travailleurs.

À cela s’ajoute l’exécution de Marielle Franco, assassinée le 14 mars dans sa voiture. Une femme noire, issue de la banlieue, conseillère municipale qui a participé à la commission d’enquête sur l’intervention militaire fédérale et qui a souvent dénoncé les abus de pouvoir. Ce meurtre rappelle symboliquement une autre exécution qui a marqué notre histoire : l’assassinat de Carlos Marighella, un militant révolutionnaire contre la dictature militaire, tué par la police en 1969 par plusieurs coups de feu dans sa voiture, en plein centre de São Paulo.

Les réalités historiques de ces deux assassinats sont distinctes, mais ils s’inscrivent dans une même continuité : celle des stratégies de l’appareil répressif contre ceux qu’il identifie comme ennemis.

Il est difficile de ne pas se rappeler l’avènement de la dictature militaire en 1964, quand on pense à l’exécution de Marielle. D’après ce qui a été divulgué pour le moment suite à l’enquête, tout indique que cet assassinat a eu lieu avec la participation d’une milice armée, et apparemment de secteurs de la police et d’élus municipaux de Rio. Ce qui est certain, c’est que les nervis en charge de cette opération étaient très bien entraînés.

Ce meurtre révèle l’emprise grandissante des mafias locales, leurs liens avec le conseil municipal (et probablement l’État de Rio) et le fait qu’elles sont prêtes à tout pour défendre leurs intérêts et ceux dont elles financent les campagnes politiques. À côté du pouvoir mafieux des cercles politiques et d’affaires, il y a le pouvoir croissant des groupes armés liés à ces politiques et engagés pour faire le sale boulot en toute impunité.

C’est précisément pour cette raison que le travail de base que nous développons dans nos quartiers est indispensable. Par ce genre d’actions contre les violences policières et la militarisation de nos favelas, nous pouvons espérer protéger nos communautés et renverser la vapeur d’ici quelques années. Tel est le sens profond de ce militantisme local : comment pouvons-nous affiner nos stratégies pour transformer en profondeur cette chose complètement folle que l’on appelle “la démocratie brésilienne » ?”

Propos traduits par Mickaël Correia


Notes


[1Selon Amnesty International, entre 2005 et 2014, environ 8 500 personnes ont été tuées par la police à Rio.

[2[NdT] Carioca : habitant de Rio.

[3[NdT] Rien que lors des deux premiers mois de 2014, juste avant le Mondial, les UPP ont tué 45 personnes dans les favelas de Rio.

[4[NdT] Surnommé « la Bande de Gaza de Rio », le Complexo do Alemão rassemble 80 000 habitants au sein de treize favelas. La police y a commis de multiples massacres (19 morts lors d’une opération anti-drogue en 2007). En 2010, le quartier fut occupé par plus de 3 000 militaires.

[5[NdT] Au Brésil, le Bureau du défenseur public est une institution indépendante chargée de garantir la gratuité de l’assistance juridique.

[6[NdT] Le 14 juillet 2013, alors qu’il rentrait du marché, Amarildo de Souza est arrêté par les UPP dans le cadre d’une opération policière dénommée « Paix armée ». Après sa disparition et une vague d’indignation, une dizaine de policiers ont été inculpés pour torture ayant entraîné la mort et dissimulation de cadavre.

[7Entre janvier et juin 2018, militaires et policiers ont tué 895 personnes dans l’État de Rio, 39 % de plus que l’année précédente pendant la même période.



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