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Musiques tsiganes

Tsig boum tsoin tsoin


paru dans CQFD n°115 (octobre 2013), rubrique , par Cécile Février, illustré par
mis en ligne le 13/12/2013 - commentaires

La musique tsigane existe-t-elle ? Filippo Bonini Baraldi, ethnomusicologue et violoniste, a publié une thèse intitulée Tsiganes, musique et empathie, après des années d’étude sur le terrain à Ceuas, village de musiciens, en Transylvanie (Roumanie). Il revient pour CQFD sur une identité en voie de récupération.

CQFD : Quelle est la place des musiciens tsiganes en Roumanie ?

Filippo Bonini Baraldi : Contrairement aux Tsiganes qui jouent dans la rue ou dans le métro en France et qui n’ont pas forcément le statut de musiciens professionnels dans leur pays d’origine, les bons musiciens en Roumanie préfèrent souvent gagner leur vie en restant chez eux. Un vrai marché s’ouvre à eux, entre les mariages, les baptêmes, les enterrements, les fêtes, les restaurants…

Qu’ils soient roumains ou hongrois (de Transylvanie, région sous influence hongroise jusqu’à la seconde guerre mondiale), pour eux, c’est un métier lucratif qui ne se transmet qu’au sein de la famille parce que, dès que l’enfant grandit, on peut l’emmener jouer dans des mariages, ce qui signifie un peu plus d’argent pour le foyer.

La situation des musiciens professionnels est comparable à celle des serveurs de table. Ils jouent ce qui va plaire aux gens et ce qu’on leur demande. D’ailleurs c’est cette éthique professionnelle de « servir le client » qui est inculquée aux tout jeunes avant toute transmission strictement musicale : apprendre la justesse au violon ou les accords à la contrebasse est une affaire secondaire ! Souvent, en « tsiganie [1] », j’entendais cette expression : un couple de Ceuàs avec qui j’ai passé de longs et riches moments, Csángálo et Tinka [2], m’a expliqué que le musicien de métier doit mémoriser les chansons préférées des personnes qu’il croise sur son chemin afin de les restituer au cours de ses prestations en échange de quelques billets. Il est conscient d’utiliser des stratagèmes pour tirer profit de toute situation et ne manque pas de s’en vanter.

Photo de Marina Obradovic. {JPEG}

Et ceux qui viennent en France ?

Ceux-là sont rarement professionnels : ils sortent les instruments ici pour gagner un peu d’argent. Ils viennent à la fois de la campagne de Roumanie et des faubourgs des villes, et partent, non par référence à un quelconque nomadisme [3], contrairement aux idées reçues, mais par nécessité économique. Cependant, concernant leur façon de jouer, ils l’adaptent, comme en Roumanie, aux goûts présumés de leur public. C’est pour cela qu’ils jouent du musette ou des standards d’Edith Piaf. Ils se disent qu’il y a plus de chance que les gens aiment Besame mucho qu’une hora [4] de Bucarest que personne ne connaît. Dans leurs têtes, c’est impossible que l’on puisse aimer une musique que l’on ne connaît pas. Ce n’est sans doute pas la seule raison, c’est peut-être aussi parce qu’ils pensent que la musique dite « internationale », celle qu’ils appellent « café-concert », s’associe à des ambiances plus raffinées, car elle était écoutée par des intellectuels, des profs d’écoles, et du coup c’est une manière de se poser comme plus cultivés. Mais, dans leur culture, faire de la musique, c’est jouer celle qu’on leur demande. C’est la différence avec les musiciens occidentaux qui, dans les concerts, jouent ce qu’ils aiment, ce qu’ils préfèrent, « leur » musique et non celle du public.

Est-ce qu’on peut étendre ces propos à toutes les communautés tsiganes en Europe : les Andalous, les manouches…

Non, ce rapport à la musique est typique des Balkans. Leur histoire est celle de musiciens de cour, notamment en Hongrie, qui jouaient pour les nobles, les riches à qui ils rendaient ce service. Et même quand ils jouaient pour les paysans, ils étaient toujours confrontés à un mélange de communautés, ce qui a renforcé chez eux la nécessité de connaître un répertoire très vaste s’adaptant d’abord à l’ethnie de leur public et aussi aux préférences personnelles de leurs clients.

Jouer de la musique, c’est donc toujours dans un contexte « professionnel » ?

Non, il y a aussi la musique qu’ils jouent quand ils sont entre eux. Rappelons qu’elle est très présente dans la vie quotidienne de ces sociétés, qu’elle est utilisée pour se souvenir des gens. Le savoir-faire des musiciens dans les funérailles, par exemple, permet de restituer les mélodies préférées du défunt afin de lui rendre hommage et s’assurer qu’il puisse faire son voyage dans l’au-delà, et aussi afin de permettre aux vivants de se rappeler du mort, avec des images très nettes de comment il dansait, il jouait, ce qu’il aimait. La musique active des mémoires, des images, et permet aux présents de conserver vivantes des relations avec les défunts.

La musique est un endroit de mémoire [5]. Nous, nous conservons la mémoire à travers des photos et des musées, chez les Tsiganes de Transylvanie, si la musique est si centrale c’est parce qu’elle est la voix de leur mémoire.

Tu peux nous faire un petit point sur la musique dite « tsigane » ?

Chez nous, quand on parle de musique tsigane, c’est surtout pour évoquer la musique d’Europe de l’Est. Cette musique est devenue à la mode avec les films de Kusturica et Gatlif, le tout dans un imaginaire mélangeant exotisme oriental et pratiques festives. Ces films ont stimulé un fantasme occidental : celui du Tsigane libre comme l’air et qui fait la fête tout le temps en dansant autour d’un feu. Fantasme qui se reproduit d’ailleurs de siècles en siècles (Esmeralda, Carmen, etc.) et contraste avec le racisme qu’ils subissent, qui est encore plus fort en Roumanie qu’en Europe occidentale. En fait, lorsqu’on parle de musique tsigane en France, on fait une grande confusion parce qu’on se réfère à tout ce qui est musique balkanique. La seule différence entre musique tsigane et musique locale est dans la manière de l’interpréter. La matière musicale, les mélodies sont les mêmes, mais les Tsiganes ont une manière de les jouer qui en fait un style tsigane avant d’être une musique spécifiquement tsigane. Il n’y a pas d’harmonies ou de rythmes spécifiques qui seraient arrivés d’Inde par exemple, mais des patrimoines locaux communs que les Tsiganes se sont appropriés. On doit donc parler de musiques tsiganes au pluriel. C’est seulement à travers ce processus d’appropriation et d’interprétation de ce qui existe sur place pour le transformer et le vivre à leur manière que l’on peut parler d’un trait commun aux Tsiganes d’Espagne, de Hongrie, de France, de Roumanie…

Sur le plan politique européen, ne cherche-t-on pas à englober ces différentes cultures pour en faire un seul et même peuple ?

Cela apparaît, en effet, comme une nécessité politique, car pour défendre les droits d’une minorité, il faut d’abord la constituer, autour d’une même langue, de rites religieux similaires, etc. Or, dans le cas des Tsiganes en Europe, les religions sont multiples : orthodoxe dans les Balkans, réformiste en Hongrie, catholique en Espagne, etc. Ils ne parlent pas la même langue non plus [6]. Alors, comme les ressemblances ne sont finalement pas évidentes, on essaie de construire une sorte de boule artificielle dans laquelle on mettrait tous ces groupes-là, s’appuyant sur des « traits caractéristiques communs à tous les Roms », qu’il faut du coup inventer. Et de leur attribuer un drapeau, un hymne, une appellation unique [voir encadré ci-dessous], une origine commune, et de plus en plus on les incite à construire une musique unifiée susceptible de correspondre à un mélange de toutes ces communautés tsiganes présentes en Europe. Mais, si unité il y a, c’est dans le regard unanime porté sur « ces éternels étrangers de l’intérieur », regard accentué par la « politique européenne d’inclusion [7] » à leur égard.

Tsiganes ou Roms ?

Petit rappel historique de l’appellation rrom, en Roumanie : en 1993 une élite politique a choisi d’ajouter un « r » au mot « rom » (« homme » en langue romani) utilisée depuis le congrès de l’Union rom internationale en 1971, afin d’éviter toute confusion fréquente par les médias entre les Roms et les Roumains. Il y a deux ans, un politicien roumain avait même proposé de réemployer le terme « tsigane », pourtant considéré comme dénigrant, afin d’éviter toute équivoque suite à un fait divers impliquant des Roumains, confondus avec des Roms, en Italie. Ces choix linguistiques n’ont été légitimés que par une « élite » très minoritaire, incarnée par l’Union romani internationale.

Pourtant la situation reste confuse et aujourd’hui des personnalités publiques, comme les chanteurs Nicolae Guta ou Sandu Ciorba, préfèrent revendiquer leur identité « tsigane » et non « rom ». Cette année, l’Union européenne a imposé au gouvernement roumain d’appliquer une amende, de 50 à 7 000 euros, pour l’usage du terme « tsigane » au lieu de celui de « rom »… Encore faudrait-il que les « Roms » portent effectivement plainte et que la plainte soit entendue par les autorités. Que va-t-il advenir alors des tubes tsiganes « Fi tigan de tiganie », « Tigan european… » ou « Tsiganie romaniei » ? Devront-ils subir une rectification linguistique ?


Notes


[1Désigne le « quartier tsigane », habituellement situé aux marges des villages gadjé.

[2Lui est le bratschiste de Százscsávás Band, important musicien et personnage du village, et Tinka, sa femme, chante.

[3Rappelons que le nomadisme était interdit pendant les 40 ans de la dictature communiste de Ceausescu. Il reste aujourd’hui en Roumanie quelques formes de semi-nomadisme.

[4Style de mélodie roumaine, comme les manele, les doina…

[5Pour plus d’approfondissement sur les liens entre musiciens, musique et société, il est conseillé de lire la thèse de Filippo Bonini Baraldi, Tsiganes, musique et empathie, éditions EMSH, 2013.

[6Il existe une langue tsigane, le romani, commune à de nombreuses communautés en Europe. Mais, selon les pays, les contextes et l’Histoire, cette langue s’est parfois perdue, souvent après avoir été interdite. De nombreux Tsiganes parlent aujourd’hui principalement les langues locales. En même temps, le romani a nourri considérablement notre argot (gadjo, marrav, pillav…).

[7La « dimension européenne de la culture des Roms » intéresse, en premier lieu, ceux qui font profession de décider à leur place. Ainsi, un séminaire, organisé dans le cadre de Marseille 2013 par le Conseil de l’Europe, s’est penché, le 30 octobre dernier, sur « les conditions de valorisation de la culture rom » et réunira des acteurs européens (responsables de musées, responsables d’ONG culturelles, opérateurs culturels, élus, chercheurs, etc.), afin de « définir l’itinéraire de la culture et du patrimoine des Roms et d’en étudier les moyens de développement. » Euh… y a-t-il un Rom dans la salle ?



1 commentaire(s)
  • Le 13 décembre 2013 à 15h19, par Valdo -

    Euh, la Transylvanie et la HOngrie, ce n’est pas les Balkans, un peu curieux la réplique sur la spécificité de ce rapport à la musique... Autre précision par rapport à la note de bas de page sur le nomadisme : celui ci a été réprimé bien avant Ceaucescu par l’Empire austro hongrois qui organisait une sédentarisation forcée voire un esclavagisme. Sinon, bravo pur cette mise au point et ces informations !

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Par Cécile Février


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