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Marins

En rade à Sète


paru dans CQFD n°100 (mai 2012), par Cécile Février
mis en ligne le 21/06/2012 - commentaires

Depuis plus de quatre mois, trois ferries de la compagnie marocaine Comarit-Comanav, assurant les liaisons entre Sète et Tanger sont bloqués dans le port sétois, avec à bord 240 marins sans salaire. Les familles, en face, organisent des sittings presque chaque jour devant les locaux de la compagnie, en attendant une solution pour ces marins abandonnés.

Les équipages à quai déambulent dans les rues de la ville, aux puces, dehors, partout. Ils font la queue pour passer un coup de fil au Seamen’s club [1] et peuplent la seule terrasse où l’on sert des thés à la menthe, à l’entrée du bassin portuaire de Sète. Les plus dégourdis ont même réussi à trouver des petits boulots. Lueur de désespoir le 4 mai, l’appel d’offre de la compagnie italienne Grandi Navi Veloci (GNV) a été retenu par les autorités marocaines et ce sont ses bateaux qui vont assurer la liaison entre la France et le Maroc. Les choses changent, s’accélèrent, finie la « routine » pour ces hommes de mer amarrés, il va falloir s’organiser pour le départ, la lutte, la place…

L’histoire, c’est celle compliquée de ces 3 navires – Le Marrakech, Le Biladi et Le Bni Nsar – appartenant à la Comanav (entreprise publique marocaine) devenue Comarit et endettée de plus de 20 millions d’euros. Les ferries ont été saisis. Les salaires gelés. Les marins abandonnés attendaient l’intervention des autorités marocaines, du roi… Mais la situation s’est enkystée. Elle aurait dû se débloquer début avril, elle s’est débloquée début mai avec l’appel d’offres, elle achèvera de se débloquer début juin pour l’ouverture de la saison touristique.

C’est dur de les faire parler, ces marins. La barrière de la langue bien sûr, la complexité d’une affaire qui échappe à beaucoup aussi : « Ce qui est sûr c’est qu’il y a quelque chose de louche là-dessous, des magouilles cachées… parce que quand même ils en rentraient de l’argent… on ne comprend pas comment c’est arrivé la galère », s’accordent-ils tous à dire. Le 3 mai, onze hauts responsables de la Compagnie dirigée par Samir Abdelmoula ont été interpellés à Casablanca. Des associations se sont mobilisées pour nourrir ces marins perdus, les vêtir, faciliter les communications avec leurs familles, ou encore organiser un salon de coiffure au milieu d’un bazar dans lequel les dattes vieillissent (fin des liaisons oblige). L’ITF [2], elle, ainsi que le syndicat international des transports, se chargent de défendre les droits de l’équipage et d’obliger la compagnie à le payer par la saisie conservatoire [3]. Si l’armateur ne réagit pas, demeure la possibilité de payer les marins grâce à la revente des bateaux. Mais, au prix de la ferraille, elle ne pourra couvrir qu’une infime partie des dettes accumulées. Les marins sont décidés à se défendre, à ne pas céder leur place à quai à la nouvelle compagnie pour un coin au fond du port, pour un oubli encore plus sûr…

Au quotidien, chacun, hommes, femmes, commandants, mécaniciens, hôtesses, chargés de sécurité, etc., assure son rôle et ses quarts : entretien des machines, sécurité à quai et à bord, nettoyage, même si « on n’a plus de produits ménagers ! »… et chaque nuit un tour de ronde pour être sûr qu’aucun marin n’ait découché ; il serait considéré comme un déserteur et pourrait alors dire adieu à ses potentiels mois de salaires. Le climat est tendu : « on ne sait rien. On économise l’électricité si on doit repartir, ça veut dire plus de chasse d’eau, plus de chauffage… Là ça va mieux, il fait meilleur, mais pendant la période où il faisait si froid, on ne dormait même pas », confie un jeune officier chargé de l’entretien des machines.

Même si tous font preuve d’une patience exemplaire et que certains continuent d’affirmer que les conditions de vie à bord restent bonnes, le temps est long. « Quand j’appelle la famille, je dois être le plus calme possible, mais on parle de cette situation toute la journée, on n’en peut plus. Des fois, je m’isole pour penser à autre chose », dit un père de famille embarqué depuis deux ans sur Le Marrakech. « Pour moi ça va, dit un jeune, mais je n’ai pas de famille, pas de crédit et mes parents peuvent m’aider… c’est moins dur que pour d’autres. » Mais la mobilisation est moindre, éclatée, et, dans les cafés et les bars de Sète, les discussions sont ailleurs. Seules traces visibles, ces quatre inscriptions murales : « et quel soutien avec les marins abandonnés ? » Seuls à briser le silence médiatique, les journaux locaux rapportent les résultats d’une réunion de la dernière chance avec le directeur de cabinet du préfet le 7 mai dernier. L’État français prendra en charge le billet d’avion et une modeste aide financière en vue d’« un rapatriement digne et acceptable des marins. » Pour le reste, on est dans l’hypothétique : priorité au versement des salaires à l’issue de l’éventuelle vente des ferries saisis, négociations avec GNV concernant une éventuelle reprise d’une partie des équipages sur la future ligne. C’est une histoire italo-marocaine désormais.


Notes


[1Lieux associatifs présents dans la majorité des ports prévus pour l’accueil des marins mettant à disposition des boissons, des postes Internet, et dans le cas de Sète une ligne téléphonique vers le Maroc.

[2International Transport Workers Fédération : association internationale qui défend les marins et les gens de mer.

[3La saisie conservatoire est une façon de procéder en prévision de, en attente d’un jugement, en prenant les biens du débiteur (les bateaux) et en les conservant au chaud, pour éviter leur disparition (insolvabilité organisée par exemple) et être sûr de se payer sur quelque chose quand on obtiendra le jugement.



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Par Cécile Février


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