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Dingo music : Wild wild sextet


paru dans CQFD n°139 (janvier 2016), rubrique , par Emilien Bernard
mis en ligne le 29/04/2018 - commentaires

Six musiciens atypiques sévissent dans le tonitruant Wild Classical Music Ensemble, formation belge oscillant entre musique noise, transe brute et envolées chamaniques. Discussion avec David Magnette, batteur et catalyseur d’un groupe viscéralement « autre ».

On peut très bien écouter Tapping is clapping [1] sans tilter. Sans déceler le mystère originel ayant habité la création de cette musique furieusement belle, orageuse et tendre. Ça fume, c’est du belge, voilà tout ce qu’il faut savoir pour pénétrer en trombe dans le deuxième album du Wild Classical Music Ensemble.

L’objet du délit sonore ? Quatorze pistes évadées d’une autre planète, duales en diables. Côté pile, de solides montées en puissance, des riffs efficaces et une rythmique bien charpentée. Côté face, une avalanche de grains de folie : grognements en pagaille, gémissements flamands, guitares hawaïennes, distorsions free-jazz et trompettes languissantes. En fin de disque, l’oreille pêche même une ode aux sous-bois qui ne déparerait pas dans un morceau de Félix Leclerc – « C’était bien joli, les champignons ». Pas faux.

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Tapping is clapping est le deuxième album du Wild Classical Music Ensemble. Avant lui, il y avait eu une première galette éponyme, plus brouillonne. À l’époque, le groupe se cherchait encore, travaillait beaucoup sur l’improvisation et l’expérimentation débridée. Puis il y a eu rébellion. Un épisode que David, batteur du groupe, n’a pas oublié : « Les autres musiciens m’ont fait comprendre qu’en fait ils se foutaient royalement de l’improvisation et voulaient se concentrer sur des approches structurées et rythmées. » Ainsi fut fait.

David occupe une place particulière dans le groupe. Plus expérimenté [2], il offre une assise musicale sur laquelle ses amis peuvent dévider leurs intuitions créatives. « Je suis au service des cinq autres », dit-il en toute franchise, acceptant d’être relégué au second plan. « Le processus de création des morceaux ne part d’ailleurs jamais de moi. Cela commence avec un riff de guitare de Kim, ou bien une attaque à la basse de Sébastien. Ensuite je colle une rythmique de batterie à l’ensemble, avant que Linh, Rudy et Johan n’interviennent en électrons libres, chacun posant sa voix ou son instrument de manière différente. [3] »

Un équilibre créatif savamment construit et patiemment entretenu. Presque une alchimie. Il faut dire que les camarades de David souffrent tous de handicap mental – autisme, trisomie, retard. Cela implique forcément quelques aménagements.

Retour en arrière. 2007. Frais émoulu d’une école d’art, David Magnette prend part à un atelier musical avec des personnes handicapées mentales. Frappé par la sensibilité et la spontanéité artistiques des participants, il décide de plonger durablement dans leur univers. Il découvre alors le travail d’une association basée à Courtrai, Wit.h., qui organise des rencontres entre musiciens « outsiders » et « normaux », avec une volonté affichée de décloisonner les approches [4]. C’est dans ce cadre qu’il rencontre les musiciens actuels du groupe. Depuis, ils n’ont jamais cessé de travailler ensemble.

Sa position n’est pas forcément facile à tenir. Être à la fois catalyseur et rampe de lancement demande de la subtilité. David ne se contente pas de poser des jalons rythmiques, il cherche également à faciliter les rapports entre les musiciens et le public. Il s’agit de faire oublier le handicap pour se cantonner à la création pure. Un concert est réussi, explique-t-il, quand le public vient en masse parler aux divers musiciens une fois la folie sonore retombée. Si les spectateurs ne s’adressent pas seulement à lui, il sait que des barrières sont tombées.

David n’a pas une approche très conceptuelle de sa démarche. Il se sent très bien dans le groupe, voilà tout, au contact de musiciens qu’il admire et de personnes qu’il aime côtoyer. Pas question d’en faire des tonnes. « Certains nomment ça “art brut”, ou “art outsider”, mais enfermer dans des cases ne m’intéresse pas. Je cherche juste à me mettre au service de leur élan. Il ne s’agit pas de cacher le handicap, qui est une réalité, mais de faire passer leur talent avant toute chose. »

Et c’est bien cela qui reste en tête après deux semaines d’écoute forcenée de Tapping is clapping. Leur talent. À côté, Bieber & co, c’est des trisos…


Notes


[1Sorti sur Born Bad Records, en collaboration avec Humpty Dumpty et l’azimuté dénicheur de pépites qu’est le micro-label Et Mon Cul C’est Du Tofu.

[2Il joue dans d’autres formations, telles que Facteur Cheval et Zoft.

[3Line-up plus précis : Rudy Callant (cuivres et chant), Sébastien Faidherbe (basse et chant), Johan Geenens (mélodica et chant), Linh Pham (chant), Kim Verbeke (guitare) et David Magnette.

[4Une approche similaire à celle pratiquée par l’Atelier Méditerrannée, d’Antoine Capet et David Lemoine (chanteur de Cheveu). Voir également les compilations « Music in margins » du label Sub Rosa, lequel a sorti le premier album de Wild Musical Classic Ensemble.



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Par Emilien Bernard


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