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Pénible


paru dans CQFD n°115 (octobre 2013), rubrique , par Jean-Pierre Levaray, illustré par
mis en ligne le 21/11/2013 - commentaires

Marre. Ras l’bol. Fait chier. Certains jours sont pires que d’autres, et aller au boulot est une souffrance. Le même trajet. Vérifier, en arrivant, si les fumées de l’usine sont « normales » et que le turbin ne sera pas trop pénible aujourd’hui. Se dire quand même que ça ne va pas pouvoir durer encore des années, cette pollution. D’autant que les usines polluantes alentour fermant, celles de « mon » usine se voient encore plus. Serrer les mains des collègues… Passer huit heures ensemble alors qu’on préférerait être ailleurs. Les vacances, c’est fini, et les prochaines semblent si lointaines. Le travail c’est le chagrin, y a pas à dire.

Bien sûr, et tout le monde en était conscient, changer de patron, quitter Total pour atterrir dans une boîte autrichienne, ça ne change pas grand-chose à notre quotidien de prolos. Même si les nouveaux ont des discours volontaristes, rien ne change. De toute façon, pour l’instant, nos chefs sont les mêmes. Ceux-ci, pour la plupart, flippent de ne plus faire partie d’une multinationale pétrolière, d’autres essaient de se faire oublier parce qu’ils avaient des niches qui cachaient leur incompétence, d’autres font le dos rond.

La « culture d’entreprise » doit changer disent-ils. Des affiches « ordre et propreté » (ah ! ces Autrichiens) ont été apposées partout dans l’usine. Il est aussi question de fonctionnement en organisation matricielle (et tous, à part le film Matrix, on ne voit pas de quoi il est question), et dans la novlangue des dirigeants on nous parle de « Nimblicity », genre de concept encore foireux sur la « rapidité, la réactivité et la flexibilité ».

Par Efix. {JPEG}

Bref, on en est là. Pour le reste, toujours pareil. Les ateliers fonctionnent tous, mais avec difficulté et les problèmes de sécurité sont toujours aussi nombreux. Un intervenant sous-traitant s’est fait écraser un doigt dans une poulie ; une poutre métallique énorme est tombée du toit d’un hangar ; des fuites d’hydrogène apparaissent sur l’atelier d’ammoniac mais on n’arrête pas l’atelier car il y a trop besoin de produit. Notre quotidien.

Et il n’y a pas que dans ma boîte. Partout nos collègues travaillant dans la chimie et le pétrole se plaignent des mêmes difficultés, des mêmes problèmes de sécurité. On en voit de plus en plus qui craignent l’accident majuscule, comme à Toulouse ou à Bhopal.

Sans parler de cette nouvelle réforme des retraites. Ici, on savait qu’on ne serait pas gagnant et tout le monde attendait de voir où tomberait le couperet. Quand le plan est tombé, ceux qui doivent partir dans les toutes prochaines années ont poussé un ouf de soulagement même si les cotisations seront plus élevées. Les plus jeunes, eux, ont fait la gueule en voyant le nombre des trimestres de cotisation s’allonger. Mais ça, tout le monde le savait. Par contre, tout le monde pensait avoir un bonus du fait de la pénibilité. Finalement, c’est encore non. Enfin, elle sera prise en compte mais à partir de 2015 seulement, et pas de manière rétroactive. Ils ont travaillé en poste 20, 30, voire 40 années, à faire des nuits, à venir bosser le week-end, dans des atmosphères polluées, chaudes, humides, étouffantes et que dalle. Même pas la possibilité de partir un peu plus tôt. Il paraît qu’on vit plus longtemps. Il paraît. Quand on voit la liste des copains morts ou atteints de sales maladies, on n’y croit pas.

Personne, parmi les représentants syndicaux, n’a tiqué sur cette absence de prise en compte de la pénibilité déjà subie. Il faut dire que les pontes syndicaux qui vont dans les salons ministériels ne bossent plus depuis longtemps, ou viennent de bureaux de la fonction publique. La pénibilité n’est pas dans leurs préoccupations.

Encore et toujours ce sentiment d’abandon qui risque d’entraîner certains prolos vers de mauvais choix politiques dans les mois à venir. En attendant ces funestes échéances, lors de la journée du 10 septembre, les collègues étaient très nombreux à faire grève et à manifester. Ce qui n’était pas le cas partout. La moitié des installations de l’usine étaient arrêtées pour fait de grève. Des services jamais en grève se sont bougés. Au grand dam du nouveau PDG qui ne comprend pas qu’on arrête une usine pour une grève « politique ». Ça ne se passe pas comme ça dans son pays (sic). Sauf que c’était juste une « journée d’action » qui semble sans lendemain. Loin d’être une victoire des travailleurs. Et pendant ce temps-là, le boulot est toujours pénible.



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Par Jean-Pierre Levaray


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