CQFD

Dossier Forterresse Europe

Précaires hors d’Europe !


paru dans CQFD n°120 (mars 2014), rubrique , par Cécile Février, illustré par
mis en ligne le 14/05/2014 - commentaires

La Belgique expulse. Pas seulement des Afghans, des Maliens ou des Roumains, mais aussi des Français, des Italiens. Pas Gérard Depardieu, mais des précaires ou des chômeurs représentant « une charge déraisonnable ». C’est le cas de Silvia Guerra.

On l’accuse d’être « une charge déraisonnable ». Il faut dire qu’elle est déraisonnable, cette Italienne d’une trentaine d’années. C’est vrai quoi, à dix-sept ans, elle a troqué ses patins à roulettes contre un accordéon, puis elle a joué dans des tas d’endroits à des heures déraisonnables de la musique à faire perdre la raison, elle cuisine des pâtes avec des sauces que peu de diététiciens conseilleraient, elle s’est mariée avec un Roumain (à l’époque sans papiers), elle n’a pas la langue dans sa poche et plusieurs langues dans sa tête, elle monte des spectacles abracadabrants et fait des galipettes dans des cirques tout en élevant un beau, un tendre enfant…

Après plus de trois années bruxelloises, un beau matin de novembre, le 20, même, alors qu’elle vient de déposer son fils à l’école, l’avis d’expulsion l’attend dans la boîte aux lettres : vous avez trente jours pour quitter le territoire. C’est qu’en Belgique, la libérale Maggie de Block, secrétaire d’État à la Politique de migration et d’asile, n’hésite pas à expulser, sous couvert d’une directive européenne, ces personnes « exerçant leur droit de séjour mais qui deviennent une charge déraisonnable pour le système d’assistance sociale de l’État membre d’accueil [1] [sic] ».

On doit comprendre « déraisonnable » comme « précaire », puisque sont victimes de cette reconduite à la frontière des personnes embauchées via des emplois aidés – dont une partie du salaire est prise en charge par l’État, aidant ainsi l’employeur –, appelés « contrats article 60 » et considérés comme des allocations. Comme le dit un enseignant français, lui-même expulsable, lors d’un reportage diffusé sur ArteTV le 19 février 2014 : «  Il fallait le dire, alors, que l’Europe ce n’était pas la liberté de circulation des biens et des personnes, mais la liberté de circulation des biens et des personnes riches ! »

Silvia s’est défendue. Elle a saisi les médias, en Italie, en France et en Belgique ; elle a saisi son droit de parole et a parlé. Elle a écrit aussi, aux amis ou aux députés, des lettres comme celle-ci, publique et adressée au député et bourgmestre de la commune où elle réside, qui font autant rire que pleurer :

« Avec la présente je ne tiens pas à vous informer de mon expulsion, car j’imagine que vous êtes déjà au courant, vu qu’elle porte votre signature. Tout d’abord, je veux vous dire que la seule expulsion que je tiens pour légitime, pour moi et pour n’importe qui d’autre, c’est celle qui, à travers ma propre mère, m’a permis de venir au monde. Je suis bien consciente que mon expulsion ne dépend pas de vos valeurs personnelles, que vous êtes seulement un représentant du pouvoir public et que vous suivez des ordres. D’ailleurs, pour cette raison, je vous plains. J’imagine que le fait que votre position vous oblige à vous confronter bien souvent à des actions qui dépassent vos croyances éthiques et politiques doit être dur. Tout en étant considérée à la fois expulsée, cas social ou marginale (à votre guise je vous en prie, moi je m’aime tout de même), dans mes droits de citoyenne membre d’un pays qui se dit libre, je fais appel à mon droit de parole, bien plus librement que vous dans votre position. Je me permets de vous signaler que cette mesure politique, mise en vigueur suite à des dispositifs européens, mais que VOUS, les administrateurs publics, rendez EFFECTIVE et POSSIBLE avec VOTRE signature, est le grave symbole d’un système effrayant qui est en train de se mettre en place en Belgique, et dont vous êtes acteur. Les lois que vous appliquez sont (j’espère) en contradiction profonde avec la pensée socialiste qui vous identifie aux yeux des citoyens. Elles sont symboles d’une grave attaque aux droits sociaux, humains et professionnels des citoyens pour lesquels (et grâce à qui) tous les jours vous êtes dans votre bureau. Elles sont le miroir d’un début de négation d’accès à la culture, à la création et à l’intégration. Je croyais que la Belgique aurait résisté à ça. Je croyais que Saint-Gilles [2] se définissait par excellence comme un lieu de promotion de culture. Pour moi, tout ceci veut dire que la Belgique accepte seulement ceux qui produisent, consomment ou acceptent une condition d’esclavage. J’ai confiance en votre réaction, et j’espère qu’un jour vous pourrez me voir jouer. »

Aujourd’hui, Silvia est dans l’attente d’un recours. En guerre la journée, parce qu’elle n’a plus ni droit au travail, ni couverture médicale. Fatiguée le soir. Rassurante pour son fils. Inquiète pour les autres, pour tous ceux qui sont moins déraisonnables qu’elle et font leurs bagages [3].

Par Yohanne Lamoulère. {JPEG}

Crédit Photo

Cette photo est extraite du travail intitulé La Roue, un voyage réalisé entre 2003 et 2005 par Yohanne Lamoulère au cœur de différentes zones de production de fruits et légumes en Europe. La Roue, ou la noria des saisonniers agricoles, textes de Patrick Herman, éditions Khiasma, 2007.


Notes


[1Directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004.

[2Commune bruxelloise.

[3En 2010, 343 citoyens de l’UE ont été expulsés de Belgique. 989 en 2011. 1 918 en 2012. 1 130 les 8 premiers mois de 2013.



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Par Cécile Février


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