CQFD

Géopolitique du petit creux

Marseille : Guerre au kebab


paru dans CQFD n°157 (septembre 2017), rubrique , par Bruno Le Dantec, illustré par
mis en ligne le 13/11/2018 - commentaires

À Marseille, la mairie n’aime pas les snacks « ouverts sur la rue qui distribuent des aliments chauds ». En un mot, le chiche kebab est dans le collimateur, lui qui attire une population qu’on ne veut plus voir en ville. Mais la faim du peuple a la dent dure.

Il y avait autrefois, de part et d’autre du cours Saint-Louis, et pareillement sur les trottoirs du cours Belsunce, une petite dizaine de kiosques où l’on mangeait pour pas cher. En sandwich surtout, mais aussi dans une assiette posée en équilibre sur l’étroit comptoir en inox qui ceinturait ces cabanes sentant bon la graille populaire. On y engloutissait le traditionnel pan bagnat, la daube, les boulettes à la coriandre, le thon rouge au poivron vert ou, en toute simplicité, le double œuf au plat, cuit à l’espagnole dans un doigt d’huile d’olive et servi avec frites et ketchup (option gratuite) dans une demi-baguette. Byzance.

Seul survivant de cet âge d’or du casse-dalle prolétarien – il n’y avait pas que la décriée faune nocturne qui fréquentait ces hauts tabourets de la gastronomie locale, mais aussi des maçons, les caissières du Prisu, les quincailliers de L’Empereur [1] , des cantonniers, deux ou trois projectionnistes et d’endiablés portefaix tout droit échappés du bazar environnant… –, ne subsiste aujourd’hui que Toinou, le détaillant de fruits de mer, dont les héritiers ont transformé le restaurant qui faisait face à leur stand en cafétéria, où ils dealent leurs huîtres et bulots en self-service, avec la sauce à l’échalote (option payante) dans une micro-barquette en polystyrène façon fast-food chinois… Et le kiosque néo-art-déco de Quique la fleuriste, aux gerbes non comestibles.

Par Baptiste Alchourroun. {JPEG}Avancée du désert

La disparition de ces autels dédiés à la bouffe sur le pouce se serait tramée dès l’époque Vigouroux (maire de 1986 à 1995), qui souhaitait voir le bon marché, qu’il soit alimentaire ou textile, céder la place à des activités commerciales et culturelles plus dignes d’une métropole moderne. Mais c’est l’équipe Gaudin qui allait oser les détruire, ces fameux kiosques au fumet corsé, non pas au nom de la culture prout-prout qui vote à gauche, mais tout simplement parce que selon elle de tels endroits n’attiraient que des Arabes et des drogués.

Et là, vous allez rire, dans cette histoire, les méchants gérants de la chose publique se sont quand même sacrément pris les pieds dans le tapis volant. En éradiquant ces temples du bon gros goût et du verbe haut, le pagnolesque Gaudin a provoqué une nette avancée du désert des Tartares – qu’il redoute tant, pourtant… Les ventres, tout comme la nature, ayant horreur du vide, notre vieux fan de Raimu avait ouvert toute grande la porte au règne sans partage du kebab !

Depuis, partout en ville, la lourde toupie de barbaque recomposée tourne, vire et hypnotise le chaland, comme pour l’inviter à sacrifier à un trouble rituel païen. Et ça ne plaît toujours pas aux haters institutionnels de cette pauvre cité. Action. « La Ville souhaite réduire le nombre de kebabs et de “taxiphones” en centre-ville pour y installer des boutiques de luxe et des restaurants haut de gamme », révèle une dépêche du 27 juin 2017. « On assume de ne plus vouloir certains types de commerces comme les snacks et les magasins de téléphonie », avoue à L’Express Solange Biaggi, adjointe au maire déléguée aux commerces. Qu’on se rassure, sa phobie ne concerne pas les McDo, Quick, King Burger et autres KFC, pourtant également ouverts sur la rue et attirant la plèbe. Ni les brasseries du Vieux-Port, qui truandent le gogo avec une pseudo-bouillabaisse qu’on jurerait vomie par un Tetra brik. « On ne préempte pas de force, mais l’idée est de travailler d’abord sur les locaux vacants [15% des fonds de commerce sont inoccupés]. L’hypercentre a besoin de plus de restaurants avec terrasses, de boulangeries, d’épiceries… Il faut retrouver des espaces conviviaux. » Mais la convivialité n’est pas le fort des shopping malls implantés près du port par la volonté de cette dame – et qui tuent les commerces de proximité.

Machin à thème

Partout où la mairie touille et tripatouille sa requalification urbaine, l’aïoli retombe lamentablement. Sur la rue de la République « redynamisée », le beau café de Paris a été remplacé par une mangeoire kitch, rose et bleu, qui prétendait fourguer des smoothies et des salades en barquette à d’hypothétiques employés tellement stressés qu’ils n’avaient pas le temps de lever le nez de leur smartphone pour parler à leur voisin dans la file d’attente. La gérante a mis la clé sous la porte au bout de deux ans, sans doute victime de dépression chronique. À un jet de pierre de là, à l’ombre du chantier d’un futur hôtel 4 étoiles avec brasserie-wifi et SPA-anti-hammam, les vendeurs de Legend à la sauvette et les maraîchers de la rue Longue préfèrent se nourrir des parts de pizza à 1 € chez Charlie ou du döner rococo d’En Suisse. Mais la mairie insiste. Elle s’est dotée d’un budget de 1 million et demi d’euros pour mettre le grappin sur les locaux menacés par l’invasion, la toupie maudite, dans un quadrilatère qui va de l’Opéra à Noailles et de Belsunce à la Préfecture.

Le volontarisme de ces gens-là frise la froide détermination des plans quinquennaux soviétiques. Au nom du libre marché, bien sûr. La municipalité a, par exemple, lourdement courtisé la franchise Hard Rock Café pour qu’elle s’installe sur la Canebière, quitte à lui offrir une ristourne sur les taxes. Salué par une manchette triomphale de La Provence, le machin à thème s’est finalement parachuté sur le cours d’Estienne-d’Orves, mais se morfond déjà, faute de clientèle prête à payer 7 € un mauvais cappuccino [2].

Préemption des murs

Pendant ce temps, l’Aurore du Bosphore n’a pas besoin de subventions ou de campagne publicitaire pour resplendir. C’est le lieu de rencontre des Kurdes en mal de thunes : en attente d’un chantier, on y boit le thé, et un élégant notaire informel, assis en terrasse comme à son bureau, met à disposition son compte en banque, que se soit pour encaisser le chèque d’une gache ou payer un loyer au black – il prend tout de même de 5 à 10% de commission au passage. L’endroit est un véritable centre social ouvert à tout le monde, sous les couleurs d’un pays que les accords Sykes-Picot de 1919 ont oublié de dessiner sur la carte du Moyen-Orient. Voilà pourquoi l’endroit est épié par l’Urssaf et les services de renseignement : à voir si le bénéfice n’arrose pas les guérillas du PKK… Quant à Riad le Tunisien, qui concocte un falafel et un soduk arménien à se taper le cul par terre, il s’est mangé quinze jours de fermeture administrative pour ne pas avoir effacé assez vite de son rideau de fer un graffiti affirmant que tout le monde déteste la police…

« Grâce à une subvention du conseil départemental, qui couvrira 70% de la préemption des murs, nous allons pouvoir acquérir des locaux dans des endroits stratégiques », explique Yves Moraine, maire des 6e et 8e arrondissements. Stratégie d’une reconquête que ne renierait pas le rat musqué d’Occitanie. « J’assume, je ne veux pas que #Béziers devienne la capitale du #kebab. Ces commerces n’ont rien à voir avec notre culture ! », a twitté Robert Meynard. Devant les caméras de France Télévisions, il s’est même posé en défenseur de la civilisation judéo-chrétienne, le très crétin. « Je trouve qu’à un moment donné, trop c’est trop. Quand il y a trop d’immigrés dans un pays, c’est trop d’immigrés. […] À un moment donné, dans le domaine alimentaire, dans le domaine de la restauration, je trouve que trop de kebabs, c’est trop. »

Vaut mieux sentir l’ail

En attendant, les appétits préempteurs d’Yves Moraine n’inquiètent pas le patron du Louvre-Pyramide, sur La Plaine : « Je serai là pendant et après les travaux, fidèle au poste ! La rénovation de la place, elle ne me fait pas peur, elle va attirer de nouveaux clients. » Même son de cloche chez Le Syrien, et tant pis si le quadrilatère de la purification gastro-ethnique le frôle de près, lui qui cale ses guéridons avec des madriers pour compenser la pente face au Conservatoire régional de la place Carli. « Je suis pas concerné, je suis pas turc. Je fais pas de kebab, mais du shawarma, avec du pur mouton préparé artisanalement, aux fines herbes de Méditerranée. » Pas d’entourloupe sur la marchandise, la saveur ici est différente, intense comme la cecina, ces filets de viande que dans le sud du Mexique on fait sécher au soleil avant de laisser mariner dans le citron et les piments… « T’as peur de ma sauce, ma belle ? Dis-toi bien que dans la vie, il vaut mieux sentir l’ail qu’avoir mauvaise haleine ! » À vrai dire, la bonne humeur de ce Syrien à l’accent très « quartier » ne semble pas altérée par le souffle fétide de la normalisation culinaire prônée par Gaudin & co.


Notes


[1Célèbre boutique marseillaise, fort ancienne, "une institution !" disent les locaux. Voir l’article de nos confrères du Ravi. (Note du webmaster.)

[2Le "machin" (le plus grand d’Europe disait-il) a, depuis, bel et bien fermé. Et vlan ! Évidemment, en janvier dernier, un nouveau "machin" du même tonneau a rouvert... En attendant sa fermeture prochaine ! (Note du webmaster.)



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Par Bruno Le Dantec


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