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La soupe aux choures

Journal d’un voleur à l’étalage


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , par Jean-Baptiste Bernard, illustré par , illustré par
mis en ligne le 25/06/2018 - commentaires

La presse rebelle, ça nourrit pas son homme. Enfin, pas beaucoup — disons que la condition est précaire. Alors pour boucler les fins de mois, le vol à l’étalage s’est révélé depuis trois ans allié précieux : ça va tout de suite mieux quand on peut mettre un peu de beurre (volé) dans les haricots. Retour sur une (enthousiaste) conversion.

Jean Genet n’a pas écrit que des conneries. Dans Journal d’un voleur, roman contant ses amours homosexuels et ses petites rapines, il a cette dédaigneuse formule : « Une tête de volé, c’est hideux. Des têtes de volés qui l’encadrent donnent au voleur une arrogante solitude. » C’est vrai qu’ils ont quelque chose de moche, cette femme et cet homme m’attendant de pied ferme derrière la caisse d’un Petit Casino. Un peu bouffis, prématurément vieillis, vindicatifs. Le couple n’a rien raté de mes gestes pas assez furtifs, suivant grâce aux caméras mes quelques larcins. Ils savent ce que j’ai pris. Et où je l’ai dissimulé. Le chocolat dans la poche arrière du jean. La sauce soja et le poulet dans la poche intérieure de ma veste. Ils m’ont pris sur le fait, ils ont gagné. Je règle sans discuter ce que j’avais tenté de voler.

Mais voilà que la femme m’apostrophe : « Et les pruneaux ? Vous allez les payer aussi ? » Étonnement, regard interrogateur — mes poches sont vides. « Ben oui ! Le paquet de pruneaux que vous avez volé il y a un mois ! » Je finis par comprendre. Cette supérette, je ne la fréquente pratiquement jamais — trop loin de chez moi. Mais j’y ai en effet piqué un paquet de pruneaux plusieurs semaines avant. Le couple ne m’a pas pris sur le fait, mais a dû me trouver assez louche pour visionner a posteriori les bandes. Repérant le larcin, il s’est surtout senti assez volé pour mémoriser ma trombine. Impressionnant.

Je m’en vais. La femme suit, se campe sur le pas de la supérette. Ses cris indignés m’accompagnent : « J’espère que vous allez vous étouffer avec les pruneaux ! Vraiment ! » Elle le souhaite du fond du cœur. Et oui, c’est hideux. Mais tu sais quoi, Jean Genet ? C’est plutôt moi qui me sens sale, là. Non parce que je me suis fait prendre — c’est le jeu, j’assume. Mais parce que j’ai volé des gens pour qui la disparition d’un paquet de pruneaux à 4,5 € suscite une si vive et durable rancœur. Douleur à la fois risible et respectable du petit commerçant qui compte et recompte son stock au long d’une vie de labeur : les Petit Casino sont en effet presque tous gérés par des couples de « gérants mandataires non salariés » gagnant modestement leur vie. J’aurais dû le savoir.

Principes de base

Dans Journal d’un voleur, on peut aussi lire ceci : « De la beauté de son expression dépend la beauté d’un acte moral. Dire qu’il est beau décide déjà qu’il le sera. Reste à le prouver. » D’accord. Pour le prouver, il faut confronter l’acte en question à l’éthique qu’on s’est forgée. La mienne rejoint celle de Walter [1], copain au RSA qui écume depuis quinze ans les grandes surfaces de Marseille : « Je ne choure bien sûr ni les potes, ni la famille. J’évite les petits commerces de quartier, je cible les grandes enseignes. Et parfois, je redistribue. » Simple, efficace.

Depuis trois ans que je pratique, me lançant avec enthousiasme dans le vol à l’étalage, je me tiens à trois principe de base. De un, ne voler que les grands groupes et enseignes mondialisées. De deux, ne chourer que des produits que je vais consommer (surtout de la nourriture, des produits d’hygiène et des livres) ou dont d’autres personnes auront l’utilité. Et de trois, ne jamais piquer d’alcool, dont je fais pourtant grande consommation — il y a dans cet interdit naïvement respecté un contradictoire reste d’éducation judéo-chrétienne [2].

Peu importe. Il appartient à chacun de fixer ses propres principes et limites. Ceux de Lize, intermittente marseillaise d’une trentaine d’années, se résument en deux phrases expéditives : « Je vole ceux que je considère comme des voleurs : supermarchés, chaînes bio, magasins de bricolage, chaînes de fringues, boutiques à touristes, etc. C’est une façon de remettre les choses à leur place. » Romane, abonnée aux emplois précaires et voleuse aussi expérimentée qu’efficace, ne dit pas autre chose. Mais elle n’a pas toujours été aussi carrée : « Quand j’ai débuté à 20 ans, je suis passée par une période de vol assez frénétique. Il me semblait absurde de payer quoi que ce soit. Et je ne me souciais nullement de la nature du magasin — je m’attaquais même aux boutiques de commerce équitable... » Une absence de hiérarchie dans les cibles qui l’a mise, à l’occasion, face à ses contradictions. « En quête d’un bon antivol, je me suis rendue dans un petit magasin de vélos. J’en ai piqué un, que j’ai caché contre ma taille, bloqué sous ma jupe. Et j’allais repartir quand le gérant m’a adressé la parole. Il était sympa, on s’est mis à discuter, le courant passait bien — assez pour que je me sente désolée de le voler. Au moment d’enfin quitter les lieux, l’antivol a glissé, tombant à ses pieds. Silence. J’ai levé la tête. Croisé son regard plein d’incompréhension. Et je me suis sauvée, complètement honteuse. »

« Joyeux et ludique »

Cette honte de Romane permet de pointer une évidence : le vol n’est pas qu’un moyen de se nourrir ou de s’équiper à bon compte. Il est aussi affaire de sensations — bonnes ou mauvaises. Il s’agit de se sentir vivre dans une société où les flux marchands sont réglés comme du papier à roulette. Tracés, planifiés. Tellement sous contrôle que la peur, la honte ou le plaisir valent rébellion. Zoé, psychologue aux maigres revenus, a adoré. Elle vient de se coudre une poche à choure [3], après une soirée à parler vol à l’étalage. Et elle raconte « sa première fois » avec excitation : « J’ai volé un déodorant dans une grande surface. J’ai dû m’y reprendre à trois fois pour le cacher tellement mes mains tremblaient... » Et du même élan : « Mais en sortant, je me suis sentie carrément fière ! » Naïf enthousiasme de débutante ? Même pas. Romane, du haut de ses huit ans de pratique, use du même mot : « Quand je sors avec des vêtements volés au nez et à la barbe du vigile et des caméras, je me sens fière. Contente de moi. » Au temps pour la culpabilité.

Et puis, pourquoi se sentir coupable ? C’est tout l’inverse qui se joue, souligne Boris, graphiste de 35 ans aux chemises à fleurs aussi éclatantes que le plaisir qu’il prend à chaparder : «  Le vol a transformé mon rapport aux supermarchés et autres magasins de merde. Je détestais ces endroits, je m’y sentais en territoire ennemi. Mais depuis que je choure, faire mes courses est devenu quelque chose de joyeux et de ludique. » Tromper le vigile, se jouer des caméras, repérer et ôter les éventuels dispositifs anti-vols, passer aux caisses l’air de rien, puis rentrer chez soi avec un petit butin. Toute une joie un peu enfantine, entre dissimulation et jeu de piste illégal. « Au-delà du sentiment valeureux de les avoir niqués, nous aimerions ressusciter ce cancre du fond de la classe qui pisse sur les règles [...], résument joliment les auteur.e.s de La Brochourre [4]. […] Le gosse qui brave les interdits n’est pas mort ; il est quelque part, par là, autour de nous ou à l’intérieur, à souffler sur les braises qui défient l’autorité. »

Certains aiment à transformer les braises en brasier. Le vol à l’étalage devient alors défi flamboyant, où il s’agit aussi d’adresser un beau bras d’honneur au système marchand. À l’image de Lize, qui s’est équipée gratos en habits de montagne et matos de rando dans une magasin spécialisé. Ou de Romane qui, à l’occasion, sort des supermarchés des sacs entiers de bonne bouffe, y allant au culot, en faisant glissant discrètement son gros larcin devant la caisse pendant qu’elle règle un petit paquet de chips et une canette de Coca. Audacieux. Mais attention : le risque de garde à vue augmente à mesure de la valeur du butin. « C’est surtout le volume du vol qui importe, expliquait en 2013 le secrétaire général de l’Union des entreprises de sécurité privée [5]. Par exemple, si c’est au-dessus de 100 € à Paris, le magasin appelle la police. En dessous, non. » À bon entendeur.

Par Jérémy Boulard Le Fur. {JPEG}

« Pas de voleur type »

Dans tous les cas, il en va de la choure comme d’un sport d’adresse : pour s’améliorer, il faut pratiquer. Avec l’expérience, les gestes se font plus confiants et furtifs. Et l’assurance aide à renvoyer l’image du client lambada et honnête qui n’attire pas l’attention — liste de courses à la main, sachant ce qu’il veut, passant d’un pas déterminé d’un rayon à un autre, les mains s’affairant en douce. Sauf que… « L’expérience n’empêche pas de se faire chopper, explique Walter. J’ai quinze ans de pratique et ça m’arrive encore. Souvent, c’est parce que je me suis montré trop sûr de moi. »

Au centre de Marseille, il y a un petit supermarché que Walter et Boris connaissent bien. Très fréquenté, surtout le soir et le week-end, il a la réputation d’être insuffisamment protégé. Il n’emploie pas de vigile. Et les salariés sont souvent trop occupés à tenir les caisses, gérer le stock ou remplir les rayons pour traquer le vol. Bref, l’endroit parfait pour le petit chapardeur du quotidien — pendant deux ans, j’y ai pris mes aises. Trop. Il y a trois semaines, alors que je passais en caisse avec une bouteille, un employé m’a pris gentiment à part, me demandant de vider mes poches. Pour médiocre butin, du ketchup, des cèpes séchés, des bonbons et du liquide-vaisselle. J’ai payé sans discuter, promettant de ne pas recommencer. Fin du bon plan.

Jacques n’est pas rancunier. Vraiment pas. C’est lui qui m’a alpagué dans ce supermarché — il en est même adjoint à la direction. Mais quand je reviens le voir deux jours plus tard, évoquant un article sur le vol à l’étalage, il accepte de me retrouver devant une bière. « Je t’ai repéré par hasard, je n’avais jamais fait gaffe à toi avant, m’explique-t-il. J’ai simplement jeté un œil à l’écran au moment où tu piquais un truc. » Pas de chance. C’est que l’endroit débite grave — en moyenne, 1 000 clients par jour en semaine et 1 200 le week-end. Et les employés ont bien trop à faire pour surveiller chaque consommateur : ils ne s’intéressent qu’à ceux dont ils jugent le comportement étrange. « Je travaille ici depuis plus de dix ans, soit assez longtemps pour constater qu’il n’y a pas de voleur type. Ce qui attire mon attention, ce sont les attitudes pas naturelles. Le client à l’air nerveux, aux yeux fureteurs. Celui qui attrape des produits sans les regarder. Ou cet autre qui n’en a que pour l’alcool, les déodorants ou le chocolat — nos produits les plus volés. »

Quand ils repèrent un chapardeur, les employés l’alpaguent avec diplomatie – j’y ai eu droit. « Souvent, ça se passe bien : les gens reposent les articles et on en reste là. Parfois, c’est plus tendu. Mais dans tous les cas, on n’appelle pas la police : elle ne se déplace jamais. » Jacques en sait quelque chose, qui s’est fait braquer par un mec cagoulé il y a quelques années. « Le bonhomme est reparti à pied, tranquille. Et il fallu attendre une demie-heure pour voir débarquer les flics en mode cow-boy, arrêtant les gens dans la rue. Comme s’il y avait une chance que le braqueur soit encore dans le coin... » Sacrés guignols.

« Tous les jours fête »

Lize, elle aussi, a attendu la police un moment. C’était à l’entrée d’une enseigne bio, elle n’avait pas le choix. Un vendeur et le gérant la retenaient, après l’avoir vu planquer des produits dans son sac. Eux n’ont pas fait dans la diplomatie. Au contraire, ils se sont ingéniés à punir la jeune femme. « Je savais qu’ils n’avaient pas le droit de me retenir, mais je me suis laissée intimider. La police n’est bien sûr jamais venue - c’était un prétexte pour m’imposer une heure d’attente et d’humiliations. Avant de me libérer, le gérant a bloqué ma tête entre ses mains et l’a exhibée devant chaque vendeur en disant : “ Retenez son visage, elle n’entre plus ici ! ” Traumatisant. »

Nul doute que Lise a depuis été vengée par bien des voleurs à l’étalage. C’est que les enseignes bio — Bio c’Bon, Biocoop et autres Naturalia — sont depuis longtemps cible privilégiée de ceux qui veulent mieux manger sans en payer le coût exorbitant. C’est même l’une des raisons pour lesquelles Boris s’est mis à la choure : « J’en avais marre de manger de la merde. Et j’ai décidé de me nourrir plus sainement. Mais je n’avais ni les moyens, ni l’envie de me ruiner pour des fruits et légumes bio ou pour des graines de qualité. J’ai alors commencé à voler et je n’ai plus arrêté depuis. » Ici réside la force tranquille du petit vol à l’étalage. Dans le temps long. Et la possibilité de s’offrir jour après jour cette vie meilleure normalement conditionnée par l’épaisseur du portefeuille. Jusqu’à dénier, comme Lize, toute légitimité à ce dernier : « Je déteste les rapports induits par l’argent. C’est ce qui me plaît dans le fait de voler : j’ai l’impression d’enlever sa valeur au fric. »

Quand la choure fait commun

Pour Boris, oiseau de passage qui squatte chez les uns et les autres, le vol permet aussi de remercier ses hôtes : « Je suis invité, alors je ramène de bonnes choses à manger et à boire. Pour faire plaisir. » La choure se partage — c’est même parfois sa raison d’être. Romane, qui a habité une coloc’ avec sept camarades aussi fauchés qu’elle, raconte ainsi, yeux pétillants, ses expéditions passées dans un Monoprix, où un pilier bien placé permettait de remplir des sacs à dos à l’abri des caméras. « Avec deux potes, on avait décidé que ce serait tous les jours fête. Et on faisait régulièrement le plein de tournedos, foie gras et saumon pour régaler tout le monde. On avait l’impression d’être Robin des Bois... »

Quand il y en a pour huit, il y en a pour cent. Ou presque — simple question d’échelle. À mesure qu’ils se sont politisés, Romane et ses ami.e.s ont mis leurs compétences au service de bouffes de soutien et de repas collectifs. Se répartissant la liste de courses et les grandes surfaces à écumer avec des cabas à double-fond. Efficaces. Je sais, je les ai vus à l’œuvre. C’était en 2012, dans un squat de Toulouse accueillant pour un week-end l’équipe foutraque du canard rebelle auquel je participais alors. En deux heures, ils ont volé de quoi cuisiner un cassoulet pour une cinquantaine de personnes. La classe.

Trois ans plus tard, j’ai recroisé certains d’entre eux dans une vallée des Pyrénées. Une grosse fiesta s’y tenait dans un chouette lieu autogéré. Une centaine de convives avaient fait le déplacement, presque tous venus les mains vides — les organisateurs avaient passé la semaine précédente à piller les supermarchés du coin, histoire de nourrir et d’abreuver tout le monde. Le plus impressionnant n’était pas que ce soit gratuit. Mais tenait au déploiement d’énergie, de techniques et de désintéressement ayant permis cette gratuité. C’est là que la choure est belle. Quand elle colle des sourires sur les visages avant même de rassasier les corps. Et qu’elle fait commun, tissu de pratiques illégales reliant ceux qui volent et ceux qui en bénéficient dans le même plaisir du partage. Aujourd’hui encore, y penser suffit à me donner la banane.


Notes


[1Tous les prénoms de voleurs cités dans l’article ont été modifiés, de même que celui de l’employé de supermarché.

[2Et peut-être une précaution : l’alcool faisant partie des produits les plus volés, son rayon est particulièrement surveillé.

[3Une poche à choure se coud à l’intérieur d’une veste, de manière à ce qu’il soit possible d’y glisser un produit dans un mouvement à la fois fluide et discret – c’est l’une des techniques de vol à l’étalage les plus courantes.

[4Voir l’entretien sur double page dans le même numéro de CQFD.

[5Cité dans « Les petits arrangements des supermarchés avec leurs voleurs », article mis en ligne sur le site Rue89 le 30/10/13.



4 commentaire(s)
  • Le 26 juin 2018 à 12h12, par Mireille -

    J’aime cet article parle de politisation du vol. Un débat qui existait deja chez les anar’ de la première heure. On peut se demander toutefois si cette technique n’a pas ses limites et si elle ne nourrit pas le systeme qu’elle pourfend, en aidant à perfectionner les techniques de contrôle. Mais là n ’est pas mon propos. Je vis en Allemagne où le vol à l’étalage est vraiment criminalisé et conduit des familles pauvres directement en prison. A partir de quatre vols de toutes petites sommes (30 cent par exemple), tu est bon pour le pénal. Je ne sais pas comment c’est en France, mais il faut faire vachement gaffe là-bas et contrairement à ce que dit l’article, il y a en Allemagne, un profil de voleur au petit larçin qui est particulièrement reconnaissable et donc pourchassé. Les allocataire de Harz (cet horrible RSA allemand) que ce régime de quasi-tutelle et de réel enfermement pour 365 EURO par mois sont reconnaissables à leur fatigue, leur honte d’exister qui leur est insuflé quotidiennement par le job center et et ses contrôles inopinés. Être pauvre là-bas, c’est être marqué physiquement, souvent en surpoids du fait de l’impossibilité d’accéder à autre chose que la "Wurst" (saucisses) ou pire le "Fleischkäse" (succedané de viande à bas prix fait de restes, de sucre, de sel et de gras), c’est un énorme risque de maladies cardio-vasculaires, de cancers, c’est avoir une peau rougeaude, une posture de soummission, un regard craintif et pleins d’autres choses qui font que les vigiles vous repèrent tout de suite et ainsi vos maigres larcins ont beaucoup plus de chance d’être sactionnés. Et là c’est l’escalade très rapide vers la baisse des allocs (voire suppression) et la prison si on a déjà été pris pour avoir fraudé dans le tram afin se prendre une leçon de morale de plus au job center. Donc, je suis d’accord avec cette interprétation de la politisation du vol mais elle qui est quand-même réservée à une élite au blanc tein et plus méconnaissable. Par ailleurs, il y a deux traitement différents si l’on se fait prendre selon que l’on est "un pauvre étudiant/écrivain/journaliste..." (ceux que les allemands nomment "Akademiker") ou un pauvre tout court, si en plus plus on est un peu bronzé alors là...les gérants de magasins ont toujours plus d’empathie pour ceux qu’ils déclarent voleurs provisoires et ceux qu’il voient comme des voleurs "structurels", ceux qui "volent" leurs allocations Harz, c’est comme cela qu’ils sont perçus. Et dénoncent plus systématiquement les "vrais" pauvres aux flics.

    Donc cette esthétisation du vol dans l’article me met parfois mal à l’aise. Il faudrait recontextualiser et parler des risques. Chez les discounter, peut-être les plus horribles ("little", "alti", "penni"...), je crois que c’est ultra dangereux justement de se faire prendre.

    Merci quand même pour votre canard salutaire en ces temps sinistres.

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    • Le 27 juin à 21h13, par Jean-Baptiste Bernard -

      Je suis largement d’accord (même si j’ai tiqué sur certains termes employés pour parler des "pauvres", très essentialisant).

      Je manquais de place, mais dans l’idéal j’aurais voulu aborder dans cet article deux des points que tu mentionnes.

      Pour commencer : oui, c’est plus facile de chourer si tu es un homme blanc, qui présente bien et possède certains codes sociaux. Et d’ailleurs, ça l’est encore plus si tu es une femme blanche, qui présente bien et possède certains codes sociaux. Même si les vigiles et professionnels de la surveillance expliquent qu’il n’y a pas de "voleur type" (ce qui est la réalité), il est évident que - par exemple - les jeunes gens arabes et noirs subiront dans les supermarchés les mêmes discriminations que dans le reste de la société. On les surveillera davantage, on les traitera avec moins de respect si jamais ils se font prendre à voler et on on les punira avec plus de sévérité.
      Par contre, je pense qu’il y a quand même une différence avec la situation que tu décris en Allemagne, qui a l’air assez effroyable. Cette différence, c’est qu’en France (au moins en ce qui concerne les grandes villes), la police ne se déplace la plupart du temps pas pour de petits vols à l’étalage. Si tu as de quoi payer ce que tu as essayé de voler et que ça ne dépasse pas un certain montant, tu as pas mal de chance que ça n’aille pas plus loin, quelle que soit ta couleur de peau.

      Et deuxième truc : je pense aussi, comme toi, que le vol n’est qu’une autre façon de "nourrir le système". Non pas pour la raison que tu pointes, celle de "perfectionner les techniques de contrôles". En vrai, les rares techniques évoquées dans l’article existent depuis des dizaines ou centaines d’années, il n’y a aucune révélation (et de très loin). Les multinationales de la grande distribution comme les sociétés de surveillance les connaissent fort bien, comme elles en connaissent d’autres plus confidentielles (par exemple, celles évoquées dans cet article du Parisien ; ou de façon plus générale, et du bon côté de la barricade, celles mentionnées par l’excellente Brochourre). Bref, si ces entreprises voulaient réduire à presque rien les vols subis, elles le pourraient. Elles ne le font pas parce que ça leur coûterait plus cher que la marge de vol tolérée.
      Par contre, en effet, le vol "nourrit le système" parce qu’il n’est, au fond, qu’une autre façon de consommer - tu ne payes pas, mais tu participes du même système dégueulasse. Pire, ça t’encourage à la surconsommation de trucs "sales" : je mange par exemple plus de viande depuis que je vole. Bref, ça ne résoud rien - c’est juste un moyen de vivre un peu mieux.

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    • Le 28 juin à 12h35 -

      Assez d’accord avec ce message : comment ça se fait qu’on voit apparaitre ici ou là des titres genre "Condamné à trois mois fermes pour un vol de 1,45 €" alors que l’article écrit qu’en dessous de 100 roros ça passe sans intervention des keufs ?

      Parce que les vigiles font un tri. Entre ceux qui passent bien, parlent bien, et ceux qui n’ont pas la bonne gueule, qui ne savent pas se défendre, qui ne savent pas comment bien se comporter après s’être fait choper.

      Donc chourrons camarades, mais sans gloriole et sans oublier nos petits privilèges (de classe) !

      Biz

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  • Le 30 juin 2018 à 00h59 -

    Le commentaire précédent l’aborde et je voudrais insister sur la dimension très inégalitaire du vol : il est plus ou moins facile de voler selon sa couleur de peau, son look vestimentaire, son genre (une femme attrapée est plus facilement "humiliée" quand un homme est plus facilement violenté et donc emmené au commissariat (0ce n’est pas un ouin-ouin d’homme, c’est une conséquence du sexisme qui voit les femmes comme fragiles et impressionnables et les hommes comme dangereux ; encore plus quand on cumule les 3 "défauts").

    Les équipes que je connais et qui ont fait du vol une forme de redistribution ou de base pour l’alimentation collective sont à majorité blancHEs de peau, étudiantEs ou assimiléEs (les akademiker dont parle le commentaire précédent), habilléEs comme pour aller au boulot. UnE amiE avec une gueule d’arabe ou de noirE est très pratique pour voler : c’est celui/celle-là qui sera suiviE par le vigile, les autres se remplissant les poches pendant ce temps. Si je le dis c’est parce que je suis souvent moi-même ce "lièvre".

    En dehors de cette dimension difficilement "prouvable" (pas de stats sur les vols réussis hein !), il y a une autre dimension du vol qui me semble poser problème : certaines enseignes en sont arrivées à intégrer le vol à leurs prévisions budgétaires. Ce qui m’angoisse là-dedans ce n’est pas bien sûr un truc comme "à cause des voleurs les prix augmentent", je ne suis pas dupe. Ce qui est inquiétant c’est l’aspect anti-lutte, anti-solidarité : quand le capitalisme a intégré la pratique à ses comptes et qu’on a trouvé le moyen pour soi-m^me de se nourrir bien et peu cher on ne partage plus l’état de nécessité de la majorité (non-blanc.he.s, pas habillé.e.s comme pour le boulot, handicapés moteurs ou personnes psychiatrisées, etc) et la question de l’accès à la nourriture saine perd de son caractère d’urgence et en fait un sujet de seconde zone dans des cercles qui sont pourtant en lutte ; et le capitalisme dort tranquille.

    C’est pas très clair peut-être parce que ça ne l’est pas totalement pour moi mais dans mes expériences collectives la question de l’alimentation est souvent passée au second plan parce qu’une partie des personnes impliquées volaient et n’avaient donc pas de problèmes pour s’alimenter régulièrement. Je n’ai pas de solution toute faite et loin de moi l’idée de culpabiliser celleux qui volent, bien au contraire. Ce qui me gène avec l’esthétisation c’est qu’elle a tendance à mettre de côté qu’il ne s’agit pas que de voler des riches (les grandes enseignes) mais bien de construire collectivement la revanche face aux affameurs.

    sur ce bonne péta à tout le monde et bisous https://infokiosques.net/spip.php?article1345

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Par Jean-Baptiste Bernard


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