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Edito et sommaire du n°166


paru dans CQFD n°166 (juin 2018), rubrique , rubrique , par Cécile Kiefer, Jean-Baptiste Bernard, l’équipe de CQFD, illustré par , illustré par , illustré par , illustré par
mis en ligne le 01/06/2018 - commentaires

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En une : "Le larcin plutôt que le turbin" de Formes Vives.

Édito : Tout pourri à l’Intérieur

Voila qu’avec son allure suintante de croque-mort, Gérard Collomb joue au maître-chanteur. « Ce qui est étonnant, c’est que des black blocs puissent intervenir au milieu d’une foule qui finalement ne réagit pas, a-t-il insinué face aux caméras de BFM. Si on veut garder demain le droit de manifester […], il faut que les personnes qui veulent exprimer leur opinion puissent s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être d’un certain point de vue complices de ce qui se passe. » En gros, pour jouir encore du permis de défiler, les organisateurs devraient faire les flics eux-mêmes…

Le coup de grâce aux défilés à la papa a été porté lors de la journée d’action anti-loi Travail du 23 juin 2016. Avec son parcours en boucle imposé par le ministère, comme une humiliante mise en scène des impuissances syndicales. Le gouvernement des choses veut démontrer, de Sarkozy à Macron en passant par Hollande, que le passage en force est devenu son unique credo. Il s’agit de mettre en déroute la population. Psychologiquement et, au besoin, physiquement. Mais on se tromperait en traitant Collomb de fasciste. Il chuinte un message peut-être encore plus glaçant : celui d’un autoritarisme de marché qui avance en fredonnant sur l’air de l’Harley-Davidson qu’il n’a besoin de personne pour, quoi qu’il en coûte, poursuivre l’enrichissement sans fin des plus riches.

Au fond, ce que Collomb a dans le collimateur, c’est la dynamique du fameux cortège de tête. Son indépendance et sa complicité avec les jeunes énervés. Mais aussi la sympathie croissante qu’il éveille parmi ceux et celles qui, révoltés par l’injustice radicale du système, savent que de nouvelles formes de résistance sont à inventer.

Prendre la rue, occuper l’espace sans demander la permission, c’est le dernier privilège des sans-privilèges. C’est la troupe spontanée des lycéens bloqueurs qui sillonne le centre-ville et apporte son énergie au mouvement social. C’est la manif sauvage qui veut faire durer la fête. C’est l’occupation et /ou transformation d’un territoire en danger comme Notre-Dame-des-Landes ou Bure. Ce sont, aussi, des tentatives plus ou moins encadrées de dépassement, type Nuit debout, Fête à Macron ou Marées populaires.

Quand la foule se referme sur quelqu’un qui court pour échapper aux matraques, c’est qu’elle s’est reconnue un ennemi commun. Ça s’appelle la solidarité. Une sorte d’« esprit de corps » diamétralement opposé à celui des possédants, qui lui se referme comme une huître pour protéger de bien tristes intérêts.

La rédaction

Dossier : Le larcin plutôt que le turbin

C’est chose admise : la France est un pays riche. Pas certain, toutefois, que ses neuf millions d’habitants « vivant » sous le seuil de pauvreté voient les choses ainsi [1]. Eux doivent se loger, se nourrir, s’habiller, se déplacer et se divertir avec un revenu mensuel de moins de 850 € (après impôts et prestations sociales). En somme, ils survivent plutôt que vivent. Pas question de manger de façon saine, d’aller au cinéma, de descendre des bières en terrasse ou de simplement consommer comme les autres — l’existence tout entière se trouve placée sous la contrainte du manque d’argent.

Et gare à celles et ceux qui essayeraient de s’en extraire par des méthodes que la loi réprouve. La justice et le système marchand font rarement preuve de compréhension à l’égard des (très) petits délits commis au nom de l’état de nécessité. Les illustrations abondent ; en voici trois parmi plein d’autres. En novembre 2016, un migrant de 22 ans est condamné à trois mois de prison ferme pour le vol d’un fromage de chèvre dans un supermarché toulousain — l’homme n’avait rien avalé depuis trois jours. En décembre 2016, un salarié d’un hypermarché Leclerc de Dordogne est licencié après avoir mangé une banane piochée dans la réserve — « Que ce soit une banane, un manteau ou quelque chose de plus important, on est sur un vol », s’indigne alors l’enseigne, campée sur ses principes. Enfin, en avril 2017, un trentenaire bordelais écope de deux semaines de prison ferme pour le chapardage entre deux rayons d’un paquet de saucisses et de chaussons aux pommes — « Il a fait ça parce qu’il avait faim. La preuve : quand il s’est fait prendre, il s’est jeté sur les paquets pour les ouvrir et manger. Ce qui a été retenu comme des dégradations », se désole son avocate [2].

Par leur sévérité et leur intransigeance, la justice et les enseignes commerciales ne font que confirmer l’évidence de la guerre sociale en cours. Les pauvres et précaires peuvent bien mourir de faim, ils ne seront pas pour autant autorisés à prendre ce qu’ils n’ont pas les moyens de payer. Le sacro-saint principe de propriété et les exigences du commerce passent avant tout. Une morale bouffie et mensongère, depuis longtemps battue en brèche. Dès la fin du XIXe siècle, certains anarchistes revendiquent la reprise individuelle comme une résistance légitime à un ordre social injuste. Et voient dans le vol, qu’il soit à usage individuel ou collectif, une façon de rééquilibrer le malheur du monde.

Mais attention. Ça serait partir sur une fausse piste que de cantonner le petit illégalisme, cette débrouille interdite du quotidien, à son versant politique et théorique. C’est ici qu’il faut prendre au pied de la lettre la formule prêtée à la reine Marie-Antoinette à la veille de la Révolution de 1789. « Le peuple n’a plus de pain ? Eh bien, qu’il mange de la brioche... » La vieille dinde avait raison. Pourquoi se contenter de pain ? Pourquoi ne pas se donner les moyens d’une vie meilleure, plus agréable et douce, fût-elle (plus ou moins) illégale ? Bonne question. « Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je n’accepte aucun joug, même celui de la fatalité », répondait l’anarchiste Georges Darien en 1898.

Petits voleurs à l’étalage, fraudeurs des transports, médiocres arnaqueurs à l’assurance, magouilleurs du RSA... De façon plus ou moins revendiquée, ils sont nombreux à avoir fait leur la formule de Darien. En piochant dans les rayons des enseignes bio, en fraudant les péages ou le train, en remplissant un cabas à double-fond à chaque fois qu’ils font leurs courses en hypermarché ou en piquant à l’occasion dans les stocks de leur entreprise, ils se donnent les moyens de mieux vivre leur condition précaire ou pauvre. De jouir un peu de la vie sans se tuer au travail ni dépendre d’un patron. Bref, de s’élever (modestement) au-dessus de leur condition. Une juste récupération, qui s’accompagne souvent d’un petit sentiment de victoire, celui de ne pas totalement courber l’échine devant les multinationales triomphantes et la force de l’État. Et qui peut même devenir un jeu, à mesure que les techniques se perfectionnent et que l’expérience s’accumule.

L’important est de ne pas oublier qu’il ne s’agit que de se réapproprier des miettes, chapardées au pied de la table des puissants. Mais ce sont au moins des miettes qu’ils n’auront pas.

Par Cécile Kiefer et Jean-Baptiste Bernard.

Les grandes heures de l’illégalisme : Voler pour ne pas s’abîmer > En 2008, la sociologue Anne Steiner publie le récit d’une immersion dans le milieu anar de la Belle Époque : Les En-dehors (aux éditions L’échappée). Le livre, fouillé et vivant, retrace le parcours de ces illégalistes et bandits politiques bien décidés à conjuguer leur vie au présent.

La soupe aux choures : Journal d’un voleur à l’étalage > La presse rebelle, ça nourrit pas son homme. Enfin, pas beaucoup — disons que la condition est précaire. Alors pour boucler les fins de mois, le vol à l’étalage s’est révélé depuis trois ans allié précieux : ça va tout de suite mieux quand on peut mettre un peu de beurre (volé) dans les haricots. Retour sur une (enthousiaste) conversion.

Rencontre avec les auteur.e.s de « La Brochourre » : « Un produit chapardé n’appartient plus à personne » > Depuis 2015 circule sur les tables des infokiosques (et sur le net) un Copain des bois version vol à l’étalage. Œuvre d’un joyeux collectif, « La Brochourre » présente un large éventail de techniques pour piocher dans les rayons. Précise et documentée, elle ne se la raconte pas pour autant : « on est pas des héros, on est pas des pros », rigolent les auteurs. Entretien sur le fil de la légalité.

Photo de Marie Robert. {JPEG}

Le vieil art nouveau : Libération à l’école de la resquille > Divulguer dans un journal les combines et démerdes souterraines ? Un scandale selon certains, pour qui vivre heureux revient à vivre cachés. Pourtant, il y a plus de 40 ans, un certain Jules Van publiait déjà une rubrique compilant « mille et une ruses pour moins travailler » dans un jeune quotidien gauchiste.

L’envol post-68 : « Une vie large et sans souci » > 1968. Dur, le retour à la normale après la belle flambée de mai. Certains feront carrière, devenant les faire-valoir du discours le plus consensuel, voire conservateur. D’autres ont pris la tangente vers les marges de la société. Petite histoire de ces échappées hors la loi.

Actu de par ici et d’ailleurs

Projet de marina de luxe à Sète : Mega-yachts, méga-plantade > La grande plaisance a le vent en poupe. Cherchant à s’implanter en Méditerranée, un consortium américano-émirati de yachting a jeté son dévolu sur un quai de Sète (Hérault). Mais c’était sans compter sur la rétivité du populo local.

Des arbres sur un plateau d’argent : Les forêts au charbon > Le plateau de Millevaches ? Un coin paumé et sauvage, où le temps semble s’être arrêté. Presque une anomalie. Comme le capitalisme a horreur du vide, certains y remédient en misant plein pot sur la principale ressource du territoire : les arbres. À l’image de ce projet d’usine à pellets (granulés de bois utilisés comme combustible), qui fait couler beaucoup d’encre.

CGO : voie royale pour bétonneur fou > Une Zad en Alsace ? > C’est bien connu, les abords des villes françaises manquent cruellement de voies rapides et d’échangeurs... Qu’à cela ne tienne : Vinci et l’État veulent doter Strasbourg d’un périphérique. Mais les opposants se mobilisent. Zad ou pas Zad ?

Comprendre Le déchaînement du monde : « L’essentiel est d’avoir des ennemies communs » > Penser la violence contemporaine du monde. Et sous toutes ses formes, qu’elles soient vieilles comme Hérode ou liées aux mutations du capitalisme libéral, qu’elles relèvent d’un asservissement systémique ou constituent une force émancipatrice. L’objectif est ambitieux. Presque trop. L’historien des idées François Cusset le relève pourtant avec talent dans Le Déchaînement du monde – Logique nouvelle de la violence (La Découverte). Il le résume ici en 13 000 signes – sacré challenge !

Par Baptiste Alchourroun. {JPEG}

Yémen in black : Vente d’armes... la France toujours au top > (Spéciale kassdédi à Serge Dassault, petit ange parti trop tôt. Note du webmaster.)

Sur le parvis de la gare de Saint-Denis : Les dessous de la brochette ! > Saint-Denis, sortie de la gare RER D. Des odeurs de viande grillée aguichent mes narines. Devant moi : un barbecue géant comme il en existe peu. Des dizaines de gars occupent la place devant la station, dispatchés autour de Caddie fumants de bœuf mariné.

Quand les enfants régnaient sur les terrains vagues : Des îles au trésors en pleine ville > Un soir d’hiver, lors d’une réunion en Bretagne, je me suis retrouvé assis face à une photo qui m’a interpellé. On y voyait un gosse accroché à un mât surplombant une cabane de trois étages. Et trois autres enfants regardant l’acrobate d’en bas, depuis une carcasse de voiture. Quand j’ai voulu en savoir plus, mes hôtes – Maribé et Michel – m’ont parlé des Terrains d’aventure, belle odyssée dont ils ont été partie prenante dans les années 1970.

Délires transhumanistes et résilience marseillaise : Demain (on) ne meurt jamais > Crever ? C’est pour les nazes, clament les transhumanistes. Deux ouvrages reviennent sur ce refus du trépas. À ma droite, Aventures chez les transhumanistes, du journaliste irlandais Mark O’Connell ; à ma gauche, Homme augmenté, humanité diminuée, de Philippe Baqué. Recension croisée.

Statue de Karl Marx à Trèves : Plaisir d’offrir, joie de recevoir > C’est à Trèves, en Allemagne, que Karl Marx a vu le jour il y a pile-poil deux cents ans. Dans cette petite ville rhénane, la commémoration de la naissance du grand théoricien de la lutte des classes déchaîne les passions, à l’extrême droite comme chez les gauchistes. L’objet de la zizanie ? Une imposante statue en bronze du philosophe barbu.

Les 15 ans du Chien rouge à Brest

Par Marine Summercity. {JPEG}


Notes


[1Données de l’Insee pour l’année 2015.

[2Au même moment, Cahuzac, ex-ministre du Budget reconnu coupable d’une fraude fiscale multimillionnaire, voit sa peine tellement bien aménagée qu’il ne foutra jamais un pied en cellule...



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Par Cécile Kiefer


Par Jean-Baptiste Bernard


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