CQFD

Rennes : ordre sécuritaire

Justice de casse


paru dans CQFD n°156 (juillet-août 2017), par Jean-Baptiste Bernard, illustré par
mis en ligne le 13/11/2019 - commentaires

Détention préventive, puis lourdes peines. Quatre Rennais, accusés de s’en être vaguement pris à un motard de la police lors d’une manifestation, ont eu récemment droit à un véritable traitement de défaveur. Rappel des faits.

Par L. L. de Mars {JPEG}

C’est dans Le Figaro, sous la plume du gratte-papier spécialisé police. L’article s’émeut du triste sort de ces uniformes (censément) confrontés à « une grogne sociale » de plus en plus brutale : « Les policiers sont pourtant encore traumatisés par les dérapages dont ils ont pu être victimes. “L’affaire de Rennes a laissé des traces”, considère le patron de l’Unsa Police. Lors d’une manifestation “Ni Le Pen ni Macron” le 27 avril dernier, un motard de la police a dû sortir son arme pour ne pas être lynché par les ultras de la gauche révolutionnaire. Il a cru mourir. » [1]

Oh que oui, « l’affaire de Rennes a laissé des traces ». Mais pas parmi les uniformes. Plutôt chez les militants et activistes rennais, marqués par la brutale répression qui a frappé quelques-un.e.s d’entre eux. Pour rappel : le 27 avril donc, bousculé par des manifestants, munis pour seule arme d’un unique pommeau de douche, un poulet motorisé sort son arme. Un peu plus loin, à l’écart, une de ses collègues observe la scène. Le flic braque longuement les personnes alentour, avant de finalement enfourcher sa bécane pour prendre la poudre d’escampette. Mais une photo du cow-boy, flingue brandi face à des manifestants pas intimidés, provoque un certain tollé. Réaction de la préfecture ? Louer le « sang-froid, [la] tempérance et [la] modération » du représentant de la maison poulaga. Ben voyons...

Le scandale ne s’arrête pas là. Le 30 mai au petit matin, les policiers débarquent en force au domicile de Rennais soupçonnés d’être (plus ou moins, mais plutôt moins) allés au contact du motard. Des descentes en mode bourrin – l’antiterrorisme appliqué au mouvement social. « Des policiers font sauter des portes : bélier, boucliers, cagoules, armes de poing, fusils d’assaut, décrit dans un communiqué le Collectif contre la criminalisation du mouvement social. Des appartements sont retournés et sept personnes arrêtées. » Le lendemain, cinq d’entre elles sont présentées devant le tribunal en comparution immédiate. Et refusent (logiquement) d’être jugées séance tenante. Boum ! Détention préventive jusqu’au 21 juin, date prévue pour leur procès. Soit plus de vingt jours de taule – le scandale continue.

Et ce n’est pas fini. Le 21, lors d’une audience marathon, le tribunal de grande instance de Rennes condamne finalement quatre des personnes interpellées à des peines de prison ferme pour « violences en réunion sur agent dépositaire de l’ordre public ». Quatorze mois pour l’une, neuf mois pour les trois autres (avec aménagement de peine, soit bracelet électronique). Histoire de bien enfoncer le clou, elles écopent aussi de trois ans d’interdiction de manifestation en Ille-et-Vilaine – hop, on ne moufte plus... Enfin, elles sont condamnées à verser solidairement 2 800 euros de dommages et intérêts aux deux policiers prétendument martyrisés. Les dommages en question étaient pourtant minimes : le policier braqueur avait « obtenu une journée d’interruption temporaire de travail, souligne le site Lundimatin [2]. Sa collègue [en avait] quant à elle obtenu le double, soit deux jours d’ITT et cela bien qu’elle ait vécu la scène à distance. C’est que leurs dommages sont d’ordre psychologique. » Ça rapporte, la psychologie…

Ce procès inique a au moins eu un mérite : susciter un (bref) débat sur les pratiques de plus en plus agressives des hommes et femmes chargés du maintien de l’ordre. Une tribune collective, publiée juste avant le procès dans Libération, « Rennes, laboratoire de l’ordre En Marche », remarquait ainsi qu’ » on n’est plus très loin de ce qui a été théorisé comme “le droit de l’ennemi” : à savoir, en réalité, la réduction à presque rien des droits des personnes décrétées comme telles ». Et les signataires de pointer « une forme d’autonomie de plus en plus inquiétante » de la police, qui se montre « toujours plus intolérante à toute critique ».

Comme pour lui donner raison, le compte Twitter de la maison poulaga a réagi sans tarder à la publication de la tribune. Et a mis en ligne des photos de la « sauvage » agression du flic-braqueur par le manifestant au pommeau de douche. Un peu plus tard, l’Unsa-Police dégainait à son tour, avec un communiqué prenant pour cible les signataires de la tribune : « Pour cette clique “d’intellectuels”, la justice se fait maintenant dans des bistrots, où l’on peut condamner les porteurs d’uniforme. » Le syndicat policier ne se trompe pas tellement – si les bistros rendaient la justice, la flicaille aurait été condamnée depuis longtemps. Surtout en Bretagne.

Jean-Baptiste Bernard

Notes


[1« Face aux mouvements ultraviolents, les policiers se préparent aux combats de rue », mis en ligne le 30 juin 2017.

[2« Rennes : un policier sort son arme et braque des manifestants », mis en ligne le 5 juin 2017.



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